Il est difficile de croire que cette lettre ait pu suffire à persuader un monarque aussi fin et qui avait jugé dès longtemps d’Éon à sa mesure exacte; comme Voltaire, Louis XV ne dut voir dans tout cela qu’une ridicule mascarade dont la première nouvelle l’avait quelques mois auparavant laissé sceptique, et l’étonnement même qu’il en avait témoigné alors dément l’assertion qui ferait du souverain le complice secret du chevalier. C’est la thèse que Casanova n’a pas craint de soutenir dans ses Mémoires:
Le roi seul savait et avait toujours su que d’Éon était une femme et toute la querelle que ce faux chevalier eut avec le bureau des Affaires étrangères fut une comédie que le roi laissa aller jusqu’à sa fin pour s’en divertir... Personne ne possédait mieux que lui la grande vertu royale qu’on nomme dissimulation. Gardien fidèle d’un secret, il était enchanté quand il se croyait sûr que personne que lui ne le savait[135].
CHAPITRE VII
Services secrets rendus par d’Éon au roi de France et à Mme du Barry: affaire de Morande; négociations de Beaumarchais.—«Les Loisirs du chevalier d’Éon».—Le roi se désintéresse du secret, qui est surpris par les ministres: Favier et Dumouriez en prison; le comte de Broglie en exil.—Mort de Louis XV.—Louis XVI liquide le bureau secret; le comte de Broglie fait valoir les services du chevalier et lui obtient une pension.—Nouvelles prétentions de d’Éon.
Louis XV, et sa correspondance le prouve, ignora le secret du sexe véritable de son ancien agent secret ou plus probablement se désintéressa du problème. Quant à d’Éon, il n’en était qu’à la genèse de son projet de transformation. Il commençait seulement à comprendre que sa carrière était finie, qu’il ne pouvait espérer d’asile en France qu’à Tonnerre et plus vraisemblablement à la Bastille. Il n’avait plus grand’chose à perdre avec sa qualité d’homme et envisageait sérieusement les avantages qu’il tirerait d’un sexe que le public lui attribuait avec tant d’obstination. Le bruit, la popularité, la célébrité et de nouvelles ressources pécuniaires étaient l’enjeu d’une partie hasardée, mais où le gain valait largement le risque aux yeux de d’Éon qui se décida à en courir la chance dès que l’occasion opportune se présenterait.
Cependant il n’avait point encore jugé bon de révéler directement sa métamorphose au comte de Broglie. Celui-ci feignit de l’ignorer et continua comme par le passé à mettre à contribution ses services; un cas pressant et particulièrement délicat nécessitant alors son concours. On venait en effet de répandre dans l’entourage de Mme du Barry le bruit qu’un ouvrage fort irrévérencieux pour elle, et où la personne royale elle-même n’était pas épargnée, allait être publié à Londres pour être colporté de là sur le continent[136].
L’auteur de ce pamphlet était un certain Théveneau de Morande qui, ayant eu maille à partir avec les tribunaux du roi, était allé chercher en Angleterre le refuge que tous les gens de son espèce y trouvaient alors. Déclassé intelligent, intrigant de la pire espèce, il tenait à Londres commerce ouvert de scandale et d’injures. Dans une petite feuille de chantage qu’il rédigeait lui-même, il distillait la calomnie la plus perfide à l’égard des ministres et des gens de Cour, n’omettait aucune des anecdotes scabreuses qui circulaient à Versailles et y joignait même «des notices sur quantité de filles d’Opéra, ce qui—conclut Bachaumont—formait une rapsodie très informe et fort méchante[137]».
Cette brochure, dans le goût du Colporteur de Paris, s’intitulait le Gazetier cuirassé. Elle était ornée à la première page d’une estampe qui «représentait le gazetier vêtu en hussard, un petit bonnet pointu sur la tête, le visage animé d’un rire sardonique et dirigeant de droite et de gauche les canons, les bombes et toute l’artillerie dont il est environné[138]». Ce gagne-pain malhonnête ne suffisait pas cependant à Morande qui, non content de rançonner directement les personnages qu’il voulait diffamer, publiait de plus volumineux ouvrages d’aussi mauvais aloi[139].
Fort bien et promptement renseigné par des correspondants besogneux qu’il entretenait en France, il informait ses relations de Londres des dernières nouvelles de Versailles: «Mme du Barry, écrivait-il dans l’un de ses bulletins, a donné des bals à la haute noblesse pendant le carnaval et des gardes du corps ont été placés dans toutes les avenues, tout de même que si c’eût été chez Mme la Dauphine; les jeunes princes ni les princesses n’y ont paru. M. le duc de Chartres et le comte de La Marche y parurent un moment avec le roi. Mimi ouvrait le bal avec M. le prince de Chimay, Mme du B... a eu un grand crève-cœur d’y voir si peu de monde. On me pend à Paris, on me brûle, on m’élève des autels; enfin on est aussi pressé d’acheter mon livre que je le suis de le vendre[140].» En effet, M. des Cars s’occupait activement d’étouffer dans l’œuf ce scandale et il avait déterminé le comte de Broglie à écrire à d’Éon pour le charger de négocier avec le diffamateur. La réponse de d’Éon ne se fit pas attendre: