Monsieur,

Vous ne pouviez guère vous adresser ici à personne plus en état de seconder et même terminer au gré de vos désirs l’affaire dont vous me parlez, parce que M. Morande est de mon pays, qu’il se fait gloire d’avoir été lié avec une partie de ma famille en Bourgogne; et dès son arrivée à Londres, il y a trois ans, son premier soin fut de m’écrire qu’il était mon compatriote, qu’il désirait me voir et se lier avec moi. Je refusai pendant deux ans sa connaissance, et pour cause; depuis, il a si souvent frappé à ma porte que je l’ai laissé entrer chez moi de temps en temps pour ne point me mettre à dos un jeune homme dont l’esprit est des plus violents et des plus impétueux... Il a épousé la fille de son hôtesse, qui faisait et défaisait son lit avec lui (il en a deux enfants et vit bien avec elle). C’est un homme qui met à composition plusieurs personnes riches de Paris par la crainte de sa plume. Il a composé le libelle le plus sanglant qui se puisse lire contre le comte de Lauraguais, avec lequel il s’est pris de querelle. A ce sujet le roi d’Angleterre (si souvent attaqué lui-même dans les journaux) demandait au comte de Lauraguais comment il se trouvait de la liberté anglaise: «Je n’ai pas à m’en plaindre, Sire, elle me traite en roi!»

Je ne suis pas instruit que de Morande travaille à l’histoire scandaleuse de la famille du Barry; mais j’en ai de violents soupçons. Si l’ouvrage est réellement entrepris, personne n’est plus en état que moi de négocier sa remise avec le sieur de Morande; il aime beaucoup sa femme et je me charge de faire de celle-ci tout ce que je voudrai. Je pourrais même lui faire enlever le manuscrit, mais cela pourrait faire tapage entre eux; je serais compromis et il en résulterait un autre tapage plus terrible. Je pense que si on lui offrait 800 guinées il serait fort content. Je sais qu’il a besoin d’argent à présent; je ferai tous mes efforts pour négocier à une moindre somme: Mais à vous dire vrai, monsieur, je serais charmé que l’argent lui fût remis par une autre main que la mienne, afin que d’un côté ou d’un autre on n’imagine pas que j’aie gagné une seule guinée sur un pareil marché[141].

Si d’Éon méprisait cet intrigant autant qu’il le dit, il l’avait cependant toujours ménagé et le connaissait beaucoup plus intimement qu’il ne désirait le paraître. Morande n’avait cessé de lui offrir les services de sa plume, soit pour le seconder «dans des travaux qu’il préparait», soit même pour faire «avec toute la chaleur bourguignonne la biographie de l’énigmatique chevalier[142].» D’Éon ne s’était point montré insensible à des flatteries sans cesse renouvelées et à d’aussi respectueuses protestations de dévouement; il avait même largement ouvert à leur auteur la porte de son logis et délié en sa faveur les cordons de sa bourse. Le maître chanteur, reçu à sa table et demeuré son débiteur insolvable, lui avait dès le principe révélé ses projets de scandale; d’Éon l’avait souvent exhorté à les abandonner et, s’il n’y était pas parvenu, il se trouvait à même d’engager facilement des négociations pécuniaires dans ce but. Aussi les ordres du comte de Broglie furent-ils promptement exécutés: Morande se montra de bonne composition avec «son compatriote et compagnon d’exil», comme il se plaisait à l’appeler. En quelques jours le marché fut conclu et d’Éon obtint une promesse écrite et signée de la main du sieur Morande par laquelle celui-ci s’engageait «à ne confier à âme qui vive cette négociation». Il promettait en outre «non seulement de ne point imprimer son ouvrage contre la maison du marquis et de Mme la comtesse du Barry; mais au contraire à en faire entièrement le sacrifice et à en remettre fidèlement au chevalier d’Éon toutes les minutes et copies suivant les conditions convenues[143]».

Cette négociation avait été menée par d’Éon avec une grande rapidité et une réelle adresse; les conditions en étaient relativement modérées; tout laissait croire qu’on n’aurait pas à attendre longtemps la ratification du roi et de la famille intéressée. Il en fut cependant tout autrement, soit parce que Mme du Barry ne désirait pas employer les services du comte de Broglie, qu’elle détestait particulièrement et qui avait été sollicité sans son assentiment; soit plutôt peut-être parce qu’elle pensait que sa réputation n’était guère à la merci de ces scandaleuses révélations. Moins soucieuse de l’opinion que ses propres courtisans, «elle semblait tranquille sur un objet qui devait tant l’intéresser», et quand on lui soumit les conditions obtenues par d’Éon, elle répondit assez évasivement «qu’il faudrait s’en occuper». La matière ne fut jamais «traitée plus à fond[144]». Le roi partageait l’indifférence de la favorite en ce qui le regardait personnellement, et jugeait avec un pareil bon sens que le mieux était de ne point s’inquiéter de médisances qui menaçaient de se multiplier en proportion du cas qu’en feraient les intéressés. Aussi écrivait-il au comte de Broglie: «Ce n’est pas la première fois qu’on a dit du mal de moi dans ce genre; ils sont les maîtres, je ne me cache pas. L’on ne peut sûrement que répéter ce que l’on a dit sur la famille du Barry. C’est à eux de savoir faire ce qu’ils veulent et je les seconderai[145].» Ce billet ne nous apprend rien de nouveau sur le caractère de Louis XV, mais il n’est pas un des témoignages les moins frappants de l’inconscience naturelle et du manque absolu de moralité d’un monarque par ailleurs plein de finesse et de bon sens. Quelques jours s’étaient à peine écoulés que le comte de Broglie recevait du roi une lettre lui enjoignant de faire cesser définitivement les négociations entamées par d’Éon.

M. du Barry avait cru devoir enfin veiller lui-même à l’honneur de sa maison! Il avait envoyé à Londres un émissaire choisi parmi les aigrefins de son entourage et lui avait fait adjoindre quelques agents de la connétablie. Cet aventurier, d’aussi mauvaise marque que Morande, était en revanche moins rusé; il avait surtout vu dans sa mission l’occasion d’un voyage agréable et bien rémunéré. Aussitôt arrivé à Londres il s’abouche avec Morande, l’étourdit de ses puissantes relations, de sa charge prétendue dans la maison du comte d’Artois et du premier coup lui fait miroiter les plus brillantes promesses. Morande éleva ses prix en proportion, rompit de suite avec d’Éon et afficha dans Londres l’ambassadeur ainsi dépêché auprès de lui. Mais au bout de quelques semaines le sieur de Lormoy, ayant dissipé à mener joyeuse vie les crédits qui lui avaient été accordés et n’ayant pu vaincre les nouvelles exigences de Morande, quitta Londres à l’improviste, sans y avoir fait autre chose que quelques milliers de livres de dettes que d’Éon fut chargé de régler. Morande, déçu et fort irrité, allait se décider à publier son ouvrage, lorsque la famille du Barry lui envoya un nouveau négociateur désigné cette fois par M. de Sartine lui-même. C’était le pamphlétaire Caron de Beaumarchais, qui n’était pas encore l’auteur applaudi du Mariage de Figaro, mais seulement le bruyant et processif antagoniste du président Goëzman.

D’Éon nous a laissé de l’origine de cette mission une autre version qui, dénuée de toute vraisemblance comme de tout bon goût, paraît ne lui avoir été inspirée que par la haine acerbe qu’il nourrit jusqu’à la fin de sa vie contre Beaumarchais.

«Le sieur Caron de Beaumarchais, dit-il, blâmé au Parlement de Paris, sur le point d’être appréhendé au corps pour l’exécution de l’arrêt, se réfugie dans la garde-robe du roi, asile digne d’un tel personnage. M. de Laborde, valet de chambre du roi, confie au sieur de Beaumarchais, dans les ténèbres de la garde-robe, que le cœur du roi est attristé par un vilain libelle que compose à Londres le vilain Morande sur les amours de la charmante Dubarry.

«Aussitôt le cœur romanesque et gigantesque du sieur Caron s’enfle et se remplit des idées les plus chimériques; son ambition s’élève aussi haut que les flots de la mer qu’il doit traverser... Il communique à La Borde son projet d’aller à Londres secrètement corrompre par or le corrompu Morande; le projet est communiqué par La Borde à Louis XV, qui daigne l’approuver. En conséquence le sieur Caron de Beaumarchais arrive à Londres incognito escorté du comte de Lauraguais in publico[146]

Le jour même de l’arrivée de ces deux seigneurs à Londres, Morande se rend chez d’Éon, si l’on en croit celui-ci, et lui annonce les propositions avantageuses qui viennent de lui être faites. Il ne veut pas les accepter sans prévenir le chevalier qui a entamé les premiers pourparlers et lui exprime «le désir que les deux gentilshommes ont de conférer avec le chevalier d’Éon». Ils l’attendent «dans leur carrosse au coin de la rue». D’Éon, plein de dignité, refuse de voir des inconnus qui ne possèdent à son adresse aucune lettre «de personnes en place et qui peuvent être des émissaires de la police». Puis il congédie Morande en lui faisant bien remarquer «que, la matière des amours des rois étant chose fort délicate pour tout le monde, il s’expose aux dangers d’un métier de voleur de grand chemin; que d’ailleurs il peut faire contribuer la voiture la plus dorée qu’il trouvera sur son chemin, la sienne à lui d’Éon ne portant que 800 livres sterling».