Peu de jours après, le chevalier «apprit que ces deux seigneurs étaient le seigneur inconnu Caron de Beaumarchais et le seigneur très illustre et très connu Louis-François de Brancas, comte de Lauraguais[147]». Ils avaient conclu avec Charles Théveneau de Morande un traité, à peine discuté et fort généreux, qui assurait à cet aventurier une rente annuelle de 4,000 livres sur sa propre tête et de 2,000 livres sur celle de sa femme, après sa mort. Morande bénéficiait en outre d’une somme de 32,000 livres, qui lui fut remise de la main à la main en échange des manuscrits.

D’Éon en additionnant les articles de ce marché et en y ajoutant les frais et émoluments «des ambassadeurs extraordinaires» assure que ce libelle coûta à la Cour la respectable somme de 154,000 livres[148]. Aussi s’indigna-t-il véhémentement d’une aussi déplorable prodigalité. Il était d’ailleurs d’autant plus porté à la critique que lui-même s’était vu exclure d’une négociation qu’il avait presque menée à son terme avec plus d’adresse et plus de mesure et dont il avait escompté le succès pour rentrer en faveur auprès du roi.

Beaumarchais, qui devait un peu plus tard retrouver son contradicteur en un piquant tête-à-tête, se hâta de revenir à Paris pour y tirer parti de son avantage, tandis que d’Éon se consolait de son mécompte en publiant un ouvrage qui était le fruit de ses longues années d’inaction et qu’il intitula philosophiquement: Les Loisirs du chevalier d’Éon. C’étaient de studieux et patients loisirs. Dans sa retraite ombragée de Petty-France, dont le jardin avoisinait le parc, il se livrait aux plus graves méditations, à en juger par les matières traitées dans ces treize volumes in-octavo. Guerre, administration, politique générale, questions extérieures y sont tour à tour compendieusement étudiées; les finances mêmes ne sont pas négligées et suggèrent à l’auteur des remarques si judicieuses, des projets de réforme si avisés que le roi de Prusse prit soin, paraît-il, de les signaler à ses bureaux; c’est du moins ce que rapportait une feuille de Londres[149]. Fort goûté à Berlin, l’ouvrage dut surtout son succès à Londres à la hardiesse de sa dédicace, ce qui, en revanche, lui ferma les librairies de Paris et en particulier l’éventaire du sieur Antoine Boudet, rue Saint-Jacques. Les suppliques les plus éloquentes, les apostilles les plus autorisées ne purent désarmer M. de Sartine contre un livre publié sous les auspices du duc de Choiseul, dont l’éclatante disgrâce venait de faire tant de bruit et de soulever tant d’indignation. D’Éon s’était placé de lui-même sous ce patronage et l’avait fait en ces termes: «En vous dédiant ce travail, Monsieur le duc, ce n’était pas un protecteur que je désirais, ma liberté et mon innocence me protègent assez: c’était un grand homme que je cherchais; je l’ai trouvé dans la retraite de Chanteloup[150]

Si l’histoire n’a point discerné en Choiseul le grand homme que d’Éon s’était plu à voir, il faut reconnaître combien fut ingrate et malaisée la tâche d’un ministre dont la politique à l’extérieur fut presque constamment faussée par l’action secrète du souverain et dont l’initiative, souvent heureuse à l’intérieur, fut à peu près paralysée par les caprices hostiles de la favorite. Victime du ressentiment de Mme du Barry, que son esprit acerbe n’avait point épargnée, Choiseul supporta avec calme et fierté un exil où la Cour et les princes eux-mêmes vinrent le visiter. Cette belle attitude séduisit d’Éon, et d’autant mieux que sa vanité se plut à considérer dans cet exil un sort assez voisin du sien et à voir dans le ministre tombé une autre victime des mêmes intrigues et des mêmes favoris. C’est un pareil orgueil, ou pour mieux dire une telle fanfaronnade, qui l’avait déjà poussé à envoyer au duc, au moment de sa disgrâce, une lettre évidemment composée pour se mettre lui-même en noble posture:

Monsieur le Duc,

Vous m’avez longtemps honoré de votre bienveillance et de votre protection manifeste. Celle-ci ne s’est retirée de moi que par condescendance pour M. le duc de Praslin, mon ennemi et votre parent, votre collègue.

Je me suis toujours réjoui de votre bienveillance et ne me suis jamais plaint de votre abandon.

A l’heure où les courtisans de votre fortune vont vous renier, Monsieur le Duc, et s’éloigner de votre disgrâce, je m’en rapproche et viens mettre à vos pieds l’hommage de mon dévouement et de ma reconnaissance, qui ne finiront qu’avec ma vie.

Daignez les accepter et me croire votre très humble et très dévoué serviteur.

Le Chevalier d’Éon[151].