Louis XV, qui avait une fois de plus sacrifié son ministre à sa favorite, ne songeait même plus à se dédommager comme jadis en intrigues cachées de ces honteuses abdications. Le secret, auquel il n’avait cessé de travailler chaque jour pendant quinze ans, ne l’intéressait plus. La correspondance publiée par Boutaric en fait foi, et c’est à peine si pour les années 1773 et 1774 elle contient encore quelques billets du roi.

Cette indifférence du souverain mettait sans cesse le secret, jadis si jalousement gardé, en péril d’être découvert. D’ailleurs les ministres n’avaient pas tardé à en soupçonner l’existence. Le duc d’Aiguillon, qui avait deviné le rôle du comte de Broglie, guettait l’occasion de surprendre l’intrigue et en même temps de se venger d’un rival occulte dont l’arrogance l’avait exaspéré. L’équipée, demeurée assez mystérieuse, de deux agents du secret, Favier et Dumouriez, qui semblent avoir voulu nouer alors une négociation avec la Prusse, au détriment de l’Autriche, lui fournit le moyen longtemps cherché de mettre le comte de Broglie en mauvaise posture. Il fit répandre à Versailles le bruit que tout un complot venait d’être découvert et donna l’ordre de mettre à la Bastille Favier, dont on s’était assuré à Paris, et Dumouriez, qui venait d’être arrêté à la Haye, sur le chemin de l’Allemagne. N’ayant rien pu découvrir d’assez compromettant chez ces deux agents subalternes, le duc d’Aiguillon s’enhardit jusqu’à insinuer au roi de faire saisir les papiers du comte de Broglie.

Louis XV répondit avec une indifférence affectée qu’il n’en voyait pas l’opportunité; qu’à la vérité le comte lui soumettait de temps à autre des mémoires sur les affaires extérieures, mais que c’étaient là des travaux historiques, sans aucune tendance politique. D’Aiguillon dut se contenter de la réponse et sut faire bonne figure à mauvais jeu. Favier et Dumouriez comparurent seuls devant trois commissaires enquêteurs au nombre desquels le roi, pour plus de sûreté, avait fait mettre M. de Sartine, dûment averti comme précédemment; ils s’en tirèrent l’un et l’autre avec quelques mois d’emprisonnement qu’ils subirent, Favier à la citadelle de Doullens et Dumouriez au château de Caen.

Quant au comte de Broglie que le roi plutôt par égoïsme que par justice avait soustrait aux commissaires, il n’évita la prison que pour l’exil. Son caractère hautain n’avait pu supporter en effet la méfiance où les courtisans le tenaient depuis la découverte de cette intrigue. Devinant que le duc d’Aiguillon se faisait l’artisan de sa disgrâce, il lui avait écrit une lettre si impertinente que, communiquée au roi, elle valut à son auteur d’être aussitôt exilé à Ruffec. Louis XV n’avait pas été fâché de trouver ce prétexte pour éloigner de lui un serviteur dévoué, mais dont le zèle parfois indiscret l’importunait de plus en plus. Aussi se montra-t-il insensible aux lettres de soumission et d’excuses que le comte lui envoya de Ruffec, aux supplications de la comtesse, aux démarches mêmes du maréchal. Toutefois il ne voulut ou peut-être n’osa point retirer entièrement sa confiance au ministre du secret, qui, exilé et disgracié officiellement, continua à correspondre secrètement du fond de sa province avec les agents personnels du roi.

La tâche du comte de Broglie ne devait plus être de longue durée. Elle avait perdu d’ailleurs tout intérêt et toute utilité et n’était mystère pour personne. Les agents de l’Autriche avaient mis au courant du secret le cabinet de Vienne, qui en informait régulièrement les autres Cours d’Allemagne; en France même les ministres étaient désormais au fait de l’intrigue et la Cour en avait eu vent par les confidences du cardinal de Rohan, à qui un espion qu’il avait dans le cabinet noir l’avait révélée.

Lorsque Louis XV mourut, son secret était connu de tous et la politique pour laquelle il avait stérilement dépensé tant d’ingéniosité, gâché tant de dévouement, finissait en un scandale dont sa mort seule put étouffer l’éclat. La France ne perdait plus un souverain en ce vieillard usé, devenu le jouet d’une femme indigne, et les agents du secret eux-mêmes n’avaient pas à regretter un protecteur dans le monarque ingrat qui n’avait jamais fait appel à leur dévouement que pour les sacrifier ensuite à son repos. Aussi ne furent-ils pas éloignés de partager l’allégresse générale. En matière d’oraison funèbre, d’Éon écrivait au comte de Broglie, quelques mois à peine après la mort du roi:

Je me contenterai de vous dire qu’il est temps, après la cruelle perte que nous avons faite de notre avocat général à Versailles, qui au milieu de sa propre Cour avait moins de pouvoir qu’un avocat du roi au Châtelet, qui, par une faiblesse incroyable, a laissé ses serviteurs infidèles triompher sur ses fidèles serviteurs secrets et a toujours fait plus de bien à ses ennemis déclarés qu’à ses véritables amis; il est temps, dis-je, que vous instruisiez le nouveau roi qui aime la vérité et qu’on m’a dit avoir autant de fermeté d’esprit que son illustre aïeul en avait peu, il est temps et pour vous et pour moi que vous instruisiez ce jeune monarque que depuis plus de vingt ans vous étiez le ministre secret de Louis XV et moi le sous-ministre sous ses ordres et les vôtres.

D’Éon, qui appréciait sans modestie ses services et les attributions qui lui avaient été confiées, énumérait ensuite ses griefs et ses réclamations, se comparait à La Chalotais et espérait une même réhabilitation; il terminait ainsi:

Quant à vous, Monsieur le comte, vous saurez mieux peindre que moi par quelle jalousie, quelle perfidie, quelle bassesse et quelle noire vengeance du duc d’Aiguillon vous vous trouvez encore en exil à Ruffec, sans avoir cessé d’être l’ami et le ministre secret du feu roi jusqu’à sa mort. Jamais la postérité ne pourrait croire de tels faits si vous et moi n’avions pas toutes les pièces nécessaires pour les constater et de plus incroyables encore; si ce bon roi n’eût pas chassé les jésuites de son royaume et qu’il eût eu quelque Malagrida pour confesseur, cela ne surprendrait personne; mais, grâce à Dieu, j’espère que le nouveau roi nous tirera bientôt du cruel embarras où vous et moi sommes encore plongés. J’espère qu’il n’aura pas pour confesseur, ni pour ami, ni pour ministre aucun jésuite, soit en habit de prêtre, soit en habit de chancelier, soit en habit de duc et pair, soit en habit de courtisan, soit en habit de courtisane[152].

Le ministre secret de Louis XV n’avait pas attendu cette lettre pour essayer de rentrer en grâce auprès du nouveau roi. Il avait dû présenter sa justification par écrit, se trouvant toujours en exil à Ruffec et sentant peser sur lui des soupçons que l’obstination de Louis XV à tenir éloigné un collaborateur aussi compromettant avait fait naître. Il était desservi par tous ceux qui l’avaient jadis jalousé, et l’influence qu’exerçait sur son époux la reine Marie-Antoinette, la part qu’elle entendait prendre à la direction des affaires publiques n’amélioraient pas la cause de celui qui avait secrètement battu en brèche l’alliance autrichienne.