Aussi dès le 13 mai 1774 avait-il fait parvenir à Louis XVI une note où il l’instruisait des diverses négociations du secret, ainsi que des endroits où le feu roi aurait pu cacher ses papiers et sa correspondance, mais où perçait surtout son désir de se disculper et d’expliquer son rôle personnel[153]. Quinze jours plus tard, il écrivait de nouveau au roi, et cette fois c’était surtout la conduite de d’Éon qu’il s’efforçait d’expliquer et aussi de justifier. En donnant ainsi au chevalier son témoignage, le comte de Broglie servait sa propre cause et les termes mêmes qu’il emploie montrent qu’il avait conscience de cette fatale solidarité: «J’imagine, écrivait-il, qu’il est possible que Votre Majesté en ait mal entendu parler et qu’ainsi elle pourrait être étonnée de le trouver compris dans le nombre des personnes honorées de la confiance du roi[154].» Il reconnaissait que d’Éon avait été poussé par son extrême vivacité jusqu’à des «éclats peu décents», mais ne cachait pas que le chevalier avait été provoqué le premier par la maladresse du comte de Guerchy. Il concluait: «Cet être singulier (puisque le sieur d’Éon est une femme) est plus que bien d’autres encore un composé de bonnes qualités et de défauts et il pousse l’un et l’autre à l’extrême[155].» Aussi le comte de Broglie faisait-il valoir au roi qu’il serait opportun de continuer à Mlle d’Éon le service de la pension accordée au chevalier par Louis XV. Pour lui-même il demandait davantage et laissait entendre qu’il ne livrerait pas les papiers secrets avant d’avoir pu se justifier pleinement devant une commission spéciale. Louis XVI, qui avait un instant songé à continuer la politique secrète de son prédécesseur, y renonça bientôt sous l’influence de Marie-Antoinette, poussée elle-même par sa mère[156]; il n’eut plus alors de plus pressant souci que celui de liquider le bureau secret, et pour en finir avec les réclamations du comte de Broglie il envoya celui-ci se justifier devant trois commissaires, Du Muy, Vergennes et Sartine, qui rendirent hommage sans réserve aux qualités de discrétion, de prévoyance et de dextérité dont le ministre secret de Louis XV avait fait preuve au cours des négociations les plus épineuses. Cet éclatant témoignage put satisfaire la conscience du comte de Broglie, mais ne lui rendit pas la faveur de son souverain. Louis XVI se refusa obstinément à accorder la pairie ou même la moindre récompense au serviteur fidèle et malheureux de son aïeul. Il se borna à fixer les pensions des agents subalternes que l’abandon de la politique secrète privait désormais de tout emploi.
Parmi ceux-ci d’Éon seul ne figurait pas encore. Les ministres, en effet, trouvant excessif le chiffre de la pension que Louis XV lui avait accordée, hésitaient à lui en assurer le payement au même taux. Le motif de cette libéralité subsistait toujours cependant, puisque d’Éon possédait encore de nombreux papiers politiques. Le comte de Vergennes avait pu s’en convaincre et il écrivait au roi le 22 août:
M. de Muy et moi avons déjà vu toute la correspondance que M. le comte de Broglie a entretenue avec le sieur d’Éon depuis qu’il s’est fermé le retour dans sa patrie; nous travaillons au rapport que nous devons avoir l’honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté et nous aurons celui de lui exposer les moyens de rappeler un homme qu’il ne serait pas sans inconvénient de laisser en Angleterre[157].
Ces moyens furent en réalité suggérés par le comte de Broglie, qui se fit l’avocat de d’Éon et se chargea de l’amener à composition. Ce fut lui qui obtint du roi que l’on continuât à servir intégralement au chevalier la pension accordée par Louis XV en 1766 et qu’on l’autorisât à rentrer en France.
En échange, on devait demander à d’Éon de restituer les papiers secrets et de s’engager à ne plus harceler de ses provocations et poursuivre de ses écrits une famille qu’il avait déjà si injustement molestée. Telles furent les propositions que le comte de Vergennes adressa à d’Éon dans une lettre approuvée de la main du roi. Il fut décidé que le marquis de Prunevaux, capitaine au régiment de Bourgogne-Cavalerie, se rendrait tout exprès à Londres pour diriger cette négociation. Il devait remettre au chevalier un sauf-conduit en même temps qu’un billet où le comte de Broglie l’exhortait à se soumettre de bonne grâce et avec reconnaissance aux volontés du roi. «En mon particulier, écrivait en terminant l’ex-ministre secret, je suis charmé d’avoir pu contribuer à vous procurer une retraite aisée et honorable dans votre patrie[158].»
Ce que le comte de Broglie regardait comme une retraite honorable ne parut à d’Éon qu’une récompense misérable qui ne le dédommageait en rien des pertes pécuniaires et des disgrâces qu’il avait encourues pour obéir au roi. Il n’avait cessé depuis la mort de Louis XV de se déclarer «prêt à se soumettre à tout ce qui pourrait être agréable au nouveau roi», mais cette feinte humilité n’était que l’effet de la crainte; il redoutait d’être oublié à Londres et s’efforçait par l’appât qu’offraient les papiers secrets d’engager Louis XVI dans une négociation qu’il se promettait bien de faire tourner à son avantage.
Dès l’arrivée du négociateur, il abandonna promptement tous les beaux sentiments dont il avait fait montre pour discuter avec âpreté les conditions du marché. Il ne se doutait pas qu’une dernière occasion lui était ainsi offerte de se tirer définitivement de la triste condition où son orgueil insensé l’avait plongé. Un événement inattendu venait encore de réveiller en lui l’espérance de la réhabilitation: Treyssac de Vergy, qui avait été mêlé à sa querelle avec M. de Guerchy, venait de mourir et, dans un testament auquel d’Éon avait immédiatement donné la publicité des journaux, certifiait de nouveau la vérité de tous les complots, de tous les mauvais desseins de l’ambassadeur, dont il avouait avoir été lui-même l’agent inconscient. A Londres on avait cru à l’aveu in extremis de l’aventurier; le chevalier Fielding proclamait l’innocence de d’Éon «claire comme le soleil» et M. Charles, précepteur des enfants d’Angleterre, envoyait au chevalier les félicitations du ministre, lord Bute: «L’ancien ami de M. le chevalier (lord Bute), disait-il, à qui Charles a fait voir le papier ci-joint (la copie du testament), se félicite du bon train que paraissent prendre les choses. Adieu, respectable ami[159].»
D’Éon croyait en effet les choses en si bon train qu’il poussa les hauts cris lorsque M. de Prunevaux lui fit part de la décision et des offres du comte de Vergennes. Il s’emporta, trouvant inacceptables ces propositions qui ne tenaient aucun compte «des réparations honorifiques et de l’argent dû par la Cour» à l’ancien ministre plénipotentiaire. Il se montra si intraitable que M. de Prunevaux avertit de suite le ministre des dispositions du chevalier, bien différentes de celles qu’on lui supposait. M. de Vergennes, s’apercevant alors que les moments de repentir du sieur d’Éon étaient courts, chargea le comte de Broglie de tenter un dernier effort auprès de son ancien agent, qui reçut une nouvelle lettre pleine de judicieux conseils et de sages avertissements: «A mon arrivée de Ruffec, écrivait le comte, j’apprends avec le plus grand étonnement que vous n’avez pas accepté les propositions qui vous ont été faites par M. le comte de Vergennes... Je vous avoue que je ne peux concevoir sur quel fondement vous appuyez une pareille résistance. Je désire donc que vous écoutiez la voix de la raison, du devoir et même de votre propre intérêt, et que vous répariez par une prompte obéissance des torts qu’une plus longue résistance aggraverait d’une manière irréparable[160].»
D’Éon ne voulut rien entendre; il allégua qu’un ministre plénipotentiaire de France, chevalier de Saint-Louis, ne pouvait «lever le pied comme tant de Français méprisables qui avaient dupé de généreux Anglais».—«Il avait promis, ajoutait-il, de ne jamais quitter cette île avant d’avoir préalablement rempli ses engagements.» M. de Prunevaux crut sa mission terminée et revint à Paris, n’apportant qu’une lettre à la fois humble et menaçante où d’Éon se permettait de poser lui-même au roi et au ministre les conditions de son propre retour. Il désirait d’abord qu’on le réintégrât, ne fût-ce que pour un moment, dans ses emplois et titres politiques, et qu’on lui payât toutes les indemnités dont une pièce annexe donnait le détail. C’était, comme l’a justement remarqué M. de Loménie, le plus impertinent «compte d’apothicaire» que l’on pût imaginer. D’Éon y réclamait non seulement ses appointements de capitaine pendant une période de quinze années, plus le remboursement de folles dépenses qu’il avait faites pendant son fastueux intérim, mais encore le remboursement des «frais immenses que lui avait occasionnés son séjour à Londres pendant douze ans, tant pour la nourriture et pour l’entretien de feu son cousin de Mouloize et de lui-même, que pour les dépenses extraordinaires que les circonstances avaient exigées». Il lui était dû de ce chef la modique somme de 100,000 livres! Mais, où ces réclamations prenaient un tour bouffon, c’était lorsque d’Éon revendiquait une somme de 6,000 livres pour avoir manqué de recevoir du prince Poniatowski le cadeau d’un diamant de la même valeur:
Plus, continuait notre chevalier, le comte de Guerchy a détourné le roi d’Angleterre de faire à M. d’Éon le présent de mille pièces qu’il accorde aux ministres plénipotentiaires qui résident à sa cour, cy: 24,000 livres.