Procédé Fillon - PLON-NOURRIT & Cie édit. - Imp. Ch. Wittmann
Le Chevalier d’Eon de Beaumont
CHAPITRE PREMIER
Enfance et jeunesse de d’Éon.—Ses premiers succès et ses premiers protecteurs.—Entrée dans la diplomatie.—Le «Secret du roi».—Mission en Russie.—Les négociations du chevalier Douglas et l’alliance avec la Russie.—Retour triomphant de d’Éon.
«Si vous voulez me connaître, monsieur le duc, je vous dirai franchement que je ne suis bon que pour penser, imaginer, questionner, réfléchir, comparer, lire, écrire, ou pour courir du levant au couchant, du midi jusqu’au nord et pour me battre dans la plaine ou sur les montagnes. Si j’eusse vécu du temps d’Alexandre ou de Don Quichotte j’aurais été sûrement Parménion ou Sancho Pança. Si vous m’ôtez de là, je vous mangerai sans faire aucune sottise tous les revenus de la France en un an et après cela je vous ferai un excellent traité sur l’économie[5].»
C’est en ces termes que le chevalier d’Éon faisait, au plus fort de la crise qui décida de sa destinée, son propre portrait au duc de Praslin, et il se voyait ainsi assez exactement. Il lui eût fallu, pour donner toute sa mesure, pour accomplir jusqu’au bout sa destinée, vivre en un siècle et un pays plus propices aux aventures que ne l’était la France du dix-huitième siècle si fortement organisée et constituée par Louis XIV. Pour n’avoir pas su respecter cette hiérarchie nécessaire et avoir prétendu en bouleverser à son seul profit toute la régularité, d’Éon qui avait commencé sa carrière en gentilhomme l’acheva dans un rôle assez équivoque d’aventurier. Il fut toujours aussi incapable de résignation que de modestie. Voulant brusquer la fortune trop lente et trop parcimonieuse à son gré, il oublia toute mesure dans ses ambitions et toute règle dans sa conduite, força son talent et le gâta, brisa du coup le brillant avenir que son courage et son esprit lui avaient fait, et d’aventure en aventure finit par jouer pendant plus de quarante ans, avec un art et une ténacité qui eussent illustré un meilleur rôle, la plus étrange des mascarades que l’histoire ait jamais relatées. Il a dit lui-même en parlant des Tonnerrois, ses compatriotes, qu’ils «ressembleront toujours aux pierres à fusil qui se trouvent dans leurs vignes, qui plus on en bat plus elles font feu[6]». Cette pittoresque image illustre à merveille sa propre histoire et la lutte épique qu’avec une opiniâtreté grandissante il soutint contre tous ceux qui contrarièrent son ambition.
Nature intéressante toutefois et qui vaut qu’on s’y arrête. Dans l’extravagance du reste calculée de ses aventures perce encore l’énergie indomptable de d’Éon, et le scandale que fit, il y a cent cinquante ans, sa conduite ne doit pas nous empêcher de reconnaître aujourd’hui la réalité de ses services. Et si parfois l’attrait de cette étude de caractère devait faiblir, on en serait sans doute dédommagé par l’excursion faite à la suite de d’Éon dans tous les pays, de la Russie à l’Angleterre, dans tous les milieux, de la cour de l’impératrice Élisabeth ou du camp du maréchal de Broglie au palais de Versailles et aux boutiques de la Cité de Londres; partout enfin où l’aventureux chevalier promena pendant plus de soixante ans sa nature bouillante et inquiète, sous l’habit de diplomate, l’uniforme de dragon et le costume féminin dont Latour, en un de ses exquis pastels, nous a laissé l’image.
«Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée, fils de noble Louis d’Éon de Beaumont, directeur des domaines du roi, et de dame Françoise de Charanton»—c’est ainsi que s’exprime l’acte de baptême—naquit à Tonnerre, le 5 octobre 1728. Bien que de très petite noblesse, il était assez bien apparenté et par les situations qu’occupaient ses proches devait trouver des protecteurs en haut lieu. Son père avait trois frères qui tous étaient déjà pourvus: l’un, André-Timothée d’Éon de Tissey, avocat au Parlement et censeur royal, était le principal secrétaire du duc d’Orléans; l’autre, Jacques d’Éon de Pommard, avocat au Parlement, était un des secrétaires de confiance du comte d’Argenson, ministre de la Guerre; le troisième enfin, Michel d’Éon de Germigny, chevalier de Saint-Louis, servait parmi les vingt-cinq gentilshommes de la garde écossaise du roi.