Rien d’extraordinaire ou seulement de notable ne marque les premières années de d’Éon. Il fut mis en nourrice à Tonnerre, ce qui est fort banal; ce qui l’est moins pourtant, c’est la gratitude qu’il devait garder plus tard de ces premiers soins: de Londres, le 1er juin 1763, il écrivait à la mère Benoît, son ancienne nourrice, pour lui annoncer qu’il lui faisait une pension annuelle de 100 livres, en reconnaissance des peines qu’il lui avait données. Lorsqu’il fut en âge d’apprendre, la tâche de son éducation fut confiée au curé de l’église Saint-Pierre, M. Marcenay, qui vécut assez pour voir changer de sexe l’élève qu’il avait maintes fois corrigé—il n’est guère besoin d’ajouter que le précepteur fut de ceux que la métamorphose laissa obstinément incrédules. A douze ans il fut envoyé à Paris et il acheva brillamment ses études au collège Mazarin. Docteur en droit civil et en droit canon, il prêta serment à la barre du Parlement et entra en même temps comme secrétaire chez M. Bertier de Sauvigny, ami de sa famille et intendant de la généralité de Paris. En 1749, il perdit en l’espace de cinq jours son père et l’aîné de ses oncles à qui il succéda bientôt dans la charge de censeur royal. En même temps que ces protecteurs naturels, il en voyait disparaître d’autres qui lui avaient déjà marqué leur intérêt et dont l’appui lui eût été précieux: la duchesse de Penthièvre, Marie d’Este, et le comte d’Ons-en-Bray, président de l’Académie des sciences. L’événement ne fut pas cependant inutile à sa carrière, car il écrivit sur ces deux personnages des panégyriques qui furent remarqués et que reproduisirent les gazettes et recueils littéraires du temps. Ce témoignage de gratitude envers ses protecteurs disparus lui valut dans le public un commencement de réputation et un redoublement de bienveillance de la part des personnages influents qui s’intéressaient à ses débuts. Il était admis dans l’intimité du vieux maréchal de Belle-Isle, fréquentait chez ce séduisant duc de Nivernais, type accompli du gentilhomme, qu’il devait à l’époque heureuse de sa carrière retrouver ambassadeur à Londres; pénétrait même chez le prince de Conti, fort occupé de politique et de poésie, toujours en quête de rimes, quand il ne cherchait pas un trône, et également malheureux dans ces deux poursuites. Le charme de son esprit toujours en éveil, le tour original, vif et piquant qu’il donnait à la conversation, son goût pour la musique, et surtout pour la musique italienne, comme aussi un véritable talent dans l’art fort estimé alors de l’escrime, où il avait gagné le titre de grand prévôt, le firent vite apprécier et rechercher dans la société, tandis que diverses publications sérieuses, un Essai historique sur les finances, et même deux volumes de Considérations politiques sur l’administration des peuples anciens et modernes attiraient sur lui l’attention des gens en place, le préservaient de tout soupçon de frivolité et lui valaient cette double réputation de brillant cavalier et d’infatigable travailleur qui devait le suivre dans sa carrière.
C’est qu’en effet d’Éon en cherchait une, n’étant pas homme à se contenter longtemps de stériles succès de salon. Il harcelait ses protecteurs, avec toute l’ardeur et la ténacité de son caractère bourguignon, pour obtenir d’eux un emploi où il pourrait se distinguer et peut-être attirer sur lui la faveur et les bontés du roi. Il devait être servi à souhait: le prince de Conti, qui comme le plus influent de ses patrons fut sans doute importuné plus que tout autre, ne put s’empêcher de remarquer le génie d’intrigue en même temps que le courage et l’appétit d’aventures de ce «petit d’Éon». Il devina dans le jeune homme une précieuse recrue pour la difficile entreprise qui, depuis quelque temps déjà, se tramait très mystérieusement dans le cabinet du roi: il parla de son protégé à Louis XV et obtint que d’Éon fût désigné pour accompagner en Russie le chevalier Douglas et le seconder dans la périlleuse mission qui allait lui être confiée.
Du premier coup d’Éon se trouvait ainsi mêlé aux affaires les plus délicates et les plus secrètes. Il allait faire partie de ce ministère occulte que dirigeait personnellement le roi, aidé du prince de Conti, du comte de Broglie et de M. Tercier, premier commis des Affaires étrangères, et dont il se servait pour appuyer, ou plus volontiers pour contrarier et ruiner secrètement la politique officielle qu’il traitait avec les ministres en charge. Ce que fut cet étrange et mystérieux gouvernement, cette conspiration contre soi-même, où Louis XV semblait vouloir prendre sa revanche du rôle effacé auquel son indolence et sa timidité l’avaient réduit dans la conduite des grandes affaires, on le sait depuis la curieuse publication faite par Boutaric de la correspondance secrète[7] et l’attachant récit qu’écrivit plus tard le duc de Broglie d’après les archives des Affaires étrangères et les papiers de son ancêtre[8]. Quel fut le lamentable résultat de cette diplomatie secrète qui ne corrigea rien ou presque rien des erreurs de la politique officielle et finit par se paralyser elle-même en des intrigues contradictoires, on le sait aussi et on le verra en partie dans cette étude. Mais ce qu’on ne connaîtra jamais, ce sont les multiples détours de ce dédale, dont le plus initié n’a point su tout le secret et où le roi lui-même n’arrivait pas toujours à se retrouver puisque, écrivant un jour à Tercier pour lui donner ses instructions, il ne craignait pas d’avouer qu’il «s’embrouillait un peu» dans toutes ces affaires. La diplomatie secrète doublait mystérieusement la diplomatie officielle et s’étendait partout où étaient envoyés les représentants du roi. Quelquefois c’était l’ambassadeur lui-même qui était admis au secret et se trouvait ainsi dans la difficile nécessité de concilier les instructions, fréquemment contradictoires, du roi et du ministre; le plus souvent c’était un secrétaire d’ambassade ou quelque agent subalterne qui était trouvé propre à remplir ce rôle et devenait ainsi l’espion de son chef. Tandis que les ministres, les ambassadeurs officiels étaient pour la plupart désignés par la favorite du moment, les agents du secret étaient recrutés par le roi lui-même, qui n’abandonnait leur choix à personne et les prit souvent, par un surcroît de défiance ou par un réveil de fierté, parmi les ennemis de la maîtresse en titre. Tous les correspondants de cette ténébreuse politique étaient payés ou plutôt soudoyés par le roi sur sa cassette particulière. Le ministre secret, qui fut d’abord le prince de Conti, et à qui succéda le comte de Broglie, répondait de leur discrétion; leurs rapports étaient adressés par des voies sûres et détournées, puis transmis par l’intermédiaire de Tercier et du valet de chambre Lebel au roi, qui trouvait à les lire, à les annoter, à y répondre autant de plaisir qu’il montrait d’ennui lorsqu’il tenait conseil avec les secrétaires d’État.
Le point de départ de la politique secrète, qui changea bien des fois de but et de système, semble avoir été le projet caressé par le roi, et surtout par l’intéressé lui-même, d’assurer au prince de Conti la couronne de Pologne. Quant à l’idée même de la correspondance, il est possible que Louis XV l’ait retirée du commerce épistolaire qu’au début de son règne il avait entretenu avec le maréchal de Noailles; la maladie qu’il avait eue à Metz et l’amour qu’à cette occasion son peuple lui avait témoigné l’avaient, semble-t-il, éclairé sur ses devoirs de roi; aussi montra-t-il pendant quelque temps un ardent désir de bien faire et une certaine volonté de s’appliquer lui-même au gouvernement.
La correspondance secrète témoigne de pareilles velléités, mais révèle en même temps cette impuissance à se décider; ce monstrueux égoïsme, cet esprit de défiance et de dissimulation qui gâtèrent chez ce roi toute qualité et rendirent inutiles la clairvoyance et le bon sens qu’il possédait à un très haut degré. Le duc de Luynes a dit de lui qu’il parlait et s’occupait historiquement des affaires: ce mot exprime à merveille, en même temps que la finesse et le jugement de Louis XV, le détachement égoïste et cette sorte de dilettantisme qu’il mettait à faire ce que son grand aïeul avait appelé le métier de roi. Quelles sont les conséquences d’un pareil tempérament chez un homme d’État, chez un souverain, l’histoire l’a montré à plus d’une reprise.
En 1745, plusieurs seigneurs polonais, préoccupés de l’anarchie et de la faiblesse où était tombée leur patrie, s’étaient rendus à Paris pour préparer un avenir meilleur en offrant le trône à un prince français; ils avaient songé au prince de Conti, petit-fils de celui qui, sous Louis XIV, avait été appelé à régner sur la Pologne. Le roi autorisa le prince de Conti, qui était alors son favori, à accepter les propositions qu’on lui apportait et résolut de s’occuper personnellement de l’affaire, sans en parler à ses ministres.
Il fit dès lors venir le prince dans son cabinet pour travailler avec lui; mais les précautions mêmes qui furent prises pour assurer le mystère de ces entretiens piquèrent la curiosité et provoquèrent les conversations de toute la Cour. Un dimanche, on remarquait que le roi, ayant à peine quitté sa chapelle, s’était enfermé avec le prince de Conti et qu’on avait fait venir plusieurs secrétaires, qui toute la journée étaient restés fort occupés à noircir du papier[9]. Un autre jour, on avait vu le prince entrer chez Sa Majesté, portant lui-même et très mystérieusement de gros portefeuilles. Le marquis d’Argenson, qui relate le fait, s’attacha à pénétrer le secret qui faisait ainsi l’entretien de tous; il parvint à savoir qu’il s’agissait d’assurer au prince le trône de Pologne, et dans ses Mémoires, à la date du 31 mars 1753, il s’en exprime ainsi:
On m’informe de quelques secrets, en voici un. Le travail si fréquent et si long de M. le prince de Conti avec le roi regarde uniquement le dessein de faire ce prince roi de Pologne. De mon temps, j’ai vu ce projet travaillé secrètement et connu du roi seul; mais je ne pouvais croire que le roi y songeât sérieusement. Voilà cependant qu’on le lui a montré comme très facile, car c’est ainsi que l’on fait toujours cheminer les grands et ruineux projets à des yeux superficiels et sans système. De là arrive ce travail assidu et souvent répété du prince de Conti avec le roi, car ce prince reçoit quelquefois des dépêches à la chasse et sur le champ griffonne quelques lignes qu’il envoie au roi par des courriers. Il y a peu de jours qu’il arriva pour travailler avec le roi, et il retourna sur le champ à l’Isle-Adam. L’on ne saurait attribuer à d’autres affaires d’État cette correspondance secrète, car on ne lui voit aucun crédit dans les autres affaires[10].
Sur ce dernier point la clairvoyance de d’Argenson se trouvait en défaut, car l’influence du prince de Conti, aidée du reste de l’inclination du roi lui-même pour ce genre de conspiration, avait été assez grande pour étendre sur toute l’Europe, ou à peu près, le réseau de la diplomatie secrète. Le but principal restait encore le trône de Pologne; mais les moyens d’en faire la conquête s’étaient multipliés et élargis, ce qui du reste, comme il arrive souvent, nuisit singulièrement au succès de l’entreprise.
La mission qu’allait recevoir d’Éon se rattachait au plan compliqué de ces mystérieuses négociations. Depuis quatorze ans, les relations diplomatiques étaient rompues entre la France et la Russie. Les peu corrects et peu galants procédés qui avaient valu au marquis de la Chétardie d’être, lors de sa dernière ambassade, tant soit peu rudement reconduit à la frontière, avaient laissé dans l’âme d’Élisabeth un ressentiment que n’effaçait pas entièrement son inclination pour Louis XV, et que le chancelier Bestuchef, ennemi juré de la France, comme d’ailleurs la plupart des grands seigneurs russes, faisait tout pour entretenir et pour réchauffer. On connaissait à Versailles les dispositions personnelles de l’impératrice, son antipathie pour les Anglais et les Prussiens, et l’on avait à plusieurs reprises, depuis cette déplorable rupture, tenté d’y faire appel pour renouer des relations qui semblaient plus précieuses à mesure qu’apparaissait plus décevante et plus perfide l’amitié du roi de Prusse. Plus d’un émissaire était parti porteur de lettres autographes de Louis XV pour Élisabeth elle-même, mais tous avaient échoué. L’accès de la Russie n’était guère aisé et les agents de Bestuchef, qui faisaient bonne garde à la frontière, avaient su deviner tous ces contrebandiers politiques. L’un d’eux cependant, le chevalier de Valcroissant, avait trompé la surveillance; mais, dépisté et reconnu à l’intérieur de l’empire, il avait été saisi et conduit à la citadelle de Schlüsselbourg, sur le lac Ladoga, où l’on avait eu la barbarie de le mettre aux fers. Le malheureux se morfondait dans sa prison depuis un an lorsque fut tentée de nouveau l’entreprise qui lui avait si mal réussi.