Or, il se trouvait parmi les protégés du prince de Conti un noble écossais, le chevalier Mackensie Douglas, qui était venu offrir ses services à la France[11]. Son attachement aux Stuarts l’avait forcé à s’enfuir, et sa haine pour les Anglais ne laissait aucun doute sur l’empressement qu’il apporterait à une mission où il s’agissait de négocier contre eux. L’Écossais avait donné des preuves de son courage en accompagnant le prétendant dans ses romanesques expéditions, et son goût pour la minéralogie permettait de donner à son voyage l’apparence très vraisemblable d’une excursion scientifique. On comptait que sa nationalité anglaise et surtout son habileté dérouteraient tous les soupçons.
Le plan ainsi arrêté fut agréé par le roi, qui jugea prudent de le révéler à ses ministres, sans doute afin de leur mieux cacher l’essentiel de la négociation. Le ministre des Affaires étrangères, M. Rouillé, approuva et contresigna la mission de Douglas.
Les instructions qui furent remises directement à l’Écossais par le prince de Conti, après avoir été soumises au roi (elles étaient écrites en caractères très fins et enfermées dans une tabatière d’écaille à double fond) lui indiquaient minutieusement et la route qu’il devait suivre et les principaux sujets sur lesquels il devait se procurer des renseignements[12].
Il lui était prescrit de partir comme un voyageur ordinaire, muni d’un simple passeport; d’entrer en Allemagne par la Souabe, afin d’éviter les grandes Cours et de passer de là en Bohême, «sous prétexte d’y voir pour son instruction les différentes mines du royaume». De Bohême il devait se rendre en Saxe, où il ne manquerait pas de visiter les mines de Friberg, puis passer à Dantzick et continuer sa route vers Saint-Pétersbourg par la Prusse, la Courlande et la Livonie.
Il lui était recommandé avant tout de s’informer de l’état des négociations entreprises par l’ambassadeur d’Angleterre, le chevalier Williams, pour obtenir les subsides de la Russie. Il devait par suite observer les ressources du pays; l’état de ses finances, de son commerce; savoir le nombre de ses troupes et de ses vaisseaux; connaître le crédit du comte Bestuchef et du comte Woronzow; les factions de la Cour et pénétrer autant que possible les sentiments de l’impératrice elle-même. Il lui était prescrit aussi, mais en passant et sans insister, de s’enquérir «des vues de la Russie sur la Pologne pour le présent et les cas à venir». Enfin la plus grande prudence lui était recommandée; il ne devait risquer par la poste que de très courts avis exprimés en un style allégorique, dont on était convenu avec lui et qui roulait sur des achats de fourrures. Le chevalier Williams devenait le renard noir et Bestuchef le loup-cervier; les peaux de petit-gris devaient signifier les troupes à la solde de l’Angleterre, et ainsi de suite.
Tous les préparatifs de cette mystérieuse négociation furent terminés pendant l’été de 1755, et Douglas put se mettre en route sans plus d’éclat qu’un inoffensif touriste anglais.
Les documents manquent sur le voyage; on sait seulement que Douglas arriva heureusement à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours d’octobre 1755 et y fut reçu et traité comme un gentilhomme anglais voyageant pour son plaisir et son instruction. Mais il n’avait encore accompli que la partie la plus aisée de sa mission; il lui restait à pénétrer jusqu’à l’impératrice. La difficulté était grande, car le chevalier Williams, ministre d’Angleterre, connaissant les inclinations personnelles d’Élisabeth, faisait bonne garde et, d’accord avec Bestuchef, avait fait admettre qu’aucun Anglais ne serait reçu à la Cour s’il n’était présenté par lui. Payant d’audace, Douglas s’adressa à lui comme à son protecteur naturel, et en sa qualité de fidèle sujet du roi d’Angleterre demanda au ministre d’être présenté par lui à la tsarine. Toutefois le chevalier Williams se méfia; le voyage de cet Écossais catholique qui, venu en Russie pour s’occuper de minéralogie, tenait si fort à voir l’impératrice, lui parut suspect. Il prévint Bestuchef de faire surveiller ce dangereux compatriote, et Douglas, averti qu’il était menacé du sort de Valcroissant, repassa en toute hâte la frontière. C’était, semblait-il, un nouvel échec; mais moins de cinq mois après, au printemps de 1756, Douglas revenait à Saint-Pétersbourg; bientôt toutes les portes s’ouvraient devant lui, jusqu’à celles de la grande salle d’audience où il remettait solennellement à la tsarine les lettres l’accréditant comme ministre plénipotentiaire, chargé de reprendre les relations diplomatiques. D’Éon était présent; il assistait en qualité de secrétaire d’ambassade le nouveau ministre qu’il secondait dans sa mission officielle.
Que s’était-il donc passé durant l’hiver et de qui cet étrange revirement était-il l’œuvre? Comment Douglas, impuissant à Saint-Pétersbourg, avait-il vaincu de Paris? C’est un point où les historiens ne s’entendent pas et où le défaut de documents authentiques, formels et explicites, augmente encore le mystère. La tradition veut que ce succès soit attribué à d’Éon, qui serait arrivé secrètement en Russie en compagnie de Douglas et aurait trouvé le moyen d’y demeurer après la fuite du chevalier. La légende est fertile en détails romanesques sur les moyens inventés par le jeune homme pour tromper la surveillance de Bestuchef et pénétrer jusqu’à l’impératrice.
Tirant avantage de son apparence gracile, de sa figure fine et imberbe, du timbre féminin de sa voix, le petit d’Éon aurait pris le nom, l’habit et les habitudes d’une jeune fille. Le chevalier Douglas aurait ainsi présenté sa nièce, Mlle Lia de Beaumont, au comte Woronzow, vice-chancelier de l’empire et ennemi déclaré du chancelier. Devinant tout l’avantage que pourrait donner à sa politique ce nouvel auxiliaire, Woronzow se serait chargé d’introduire l’aimable et spirituelle jeune fille dans l’entourage même de l’impératrice, de la faire admettre parmi les demoiselles d’honneur. D’Éon n’aurait pas tardé à se concilier les bonnes grâces d’Élisabeth et se serait décidé alors à révéler sa ruse et le secret de son voyage, en remettant à la tsarine les lettres du roi qu’il avait apportées, dissimulées dans la reliure d’un livre de Montesquieu. Le tour romanesque de l’aventure aurait diverti et séduit l’impératrice qui, loin de lui en vouloir, aurait su gré au petit d’Éon de sa hardiesse et de son message, et l’aurait chargé d’aller porter au roi sa réponse, toute favorable à la reprise des relations régulières entre les deux Cours. C’est alors que le chevalier Douglas serait revenu à la tête de la mission officielle dont d’Éon fit partie, sans déguisement cette fois, et avec le titre de secrétaire d’ambassade, ce qui relie la tradition à l’histoire.
Cette légende se retrouve chez la plupart des chroniqueurs du temps, chez des historiens sérieux et jusque dans le récit fort documenté qu’a écrit, il y a cinquante ans, M. Gaillardet pour faire «la vérité sur les mystères de la vie du chevalier d’Éon». Comme toutes les légendes, elle mélange à beaucoup d’erreurs un fond de vérité, et comme la plupart elle s’appuie sur des témoignages et même sur quelques pièces qui lui donnent un air d’authenticité[13].