Toutefois, elle a contre elle la vraisemblance, et c’est le principal argument qu’ont invoqué le duc de Broglie et après lui M. Albert Vandal pour y voir une ingénieuse et romanesque supercherie. Mais il y a plus, et l’étude même des documents authentiques, loin d’éclairer ce petit point d’histoire, en augmente l’obscurité. Nous avons en effet retrouvé dans les papiers personnels de d’Éon les originaux de plusieurs lettres qu’il reçut de Tercier, au moment même où il quittait la France pour la Russie. Ces pièces fixent son départ au commencement de juin 1756 et semblent prouver que ce voyage fut le premier qu’il accomplit, chargé alors, mais alors seulement, d’aller travailler avec le chevalier Douglas à l’alliance des deux Cours et aussi à la réalisation des ambitions secrètes du prince de Conti.

L’honneur d’avoir fait admettre officiellement Douglas à Saint-Pétersbourg reviendrait donc à un autre, et nous verrons que d’Éon a entrepris et mené à bien assez de délicates négociations pour qu’on ne frustre personne à son profit. L’adroit intermédiaire de la réconciliation de Louis XV et d’Élisabeth serait tout simplement un honnête négociant français de Saint-Pétersbourg, du nom de Michel, que le soin de ses propres affaires n’empêchait pas de s’occuper avec autant d’habileté que de désintéressement de celles de son pays. Ce Michel, originaire de Rouen, franchissait souvent, pour les intérêts mêmes de son négoce, la longue distance qui séparait Saint-Pétersbourg de sa ville natale et déjà, en 1753, il avait porté à Versailles un message secret, où la tsarine se déclarait prête à oublier les offenses de La Chétardie et à renouer des relations régulières avec un monarque qui n’avait cessé de lui inspirer le plus vif intérêt. Les soins d’une politique qui était alors dirigée contre la Russie avaient empêché Louis XV de répondre à cette première ouverture. Élisabeth ne se hasarda pas une seconde fois; mais elle laissa deviner que ses sentiments personnels n’avaient pas changé.

A en croire la relation de La Messelière, qui fut plus tard le secrétaire de l’ambassade de M. de L’Hospital en Russie, un certain Sompsoy, fils du suisse du duc de Gesvres et peintre en miniature, à qui fut accordée la faveur de reproduire les traits de la tsarine, sut recueillir d’elle une preuve indiscutable de ses bonnes dispositions. Comme il assurait au cours d’une séance que Louis XV, ainsi que ses sujets, avait en vénération le nom d’Élisabeth, il obtint de la tsarine «un sourire qu’il saisit et qui fit réussir le portrait». La Messelière ajoute que l’impératrice, ayant réfléchi sur la chose, accorda à l’artiste «plus de séances qu’il n’en fallait pour la peindre» et finit par le charger de faire connaître au roi l’accueil favorable qu’elle réservait à la Cour aux gentilshommes français. Sompsoy s’acquitta fort bien de la commission; mais on ne voulut pas lui confier la réponse, car on aurait dû lui révéler en même temps et le secret du roi et les projets du prince de Conti. On s’arrangea donc pour le retenir à Paris, et ce fut Douglas qui partit à sa place.

Comment et pourquoi il échoua dans sa première mission, nous l’avons vu; toutefois, avant de repartir, il eut l’heureuse inspiration de s’adresser au sieur Michel, dont il savait les services et connaissait la bonne volonté et de lui apprendre qui l’avait envoyé et dans quelle intention. Celui-ci, sans se laisser effrayer par le danger qu’il courait à fréquenter ce touriste anglais déjà suspect, mit Douglas en rapports avec Woronzow, qui lui-même prévint la souveraine. Élisabeth fit savoir qu’elle était disposée à accueillir un envoyé régulier du roi. Muni de cette promesse, Douglas put échapper avec sérénité aux agents de Bestuchef et repartir pour la France. En son absence, Michel continua de négocier avec Woronzow et avertit le chevalier lorsqu’arriva le moment opportun pour reparaître. Douglas revint alors à Saint-Pétersbourg; mais il jugea prudent de prendre pour le voyage un nom supposé et de se cacher en arrivant chez son ami, qui le fit passer pour un de ses commis. C’est là que d’Éon vint le rejoindre, envoyé officiellement par M. Rouillé, ministre des Affaires étrangères, auprès du vice-chancelier Woronzow, dont il devait être «l’homme de compagnie, de confiance; qui n’aurait que le soin de sa belle bibliothèque et de quelques affaires importantes avec la France». D’Éon s’étonna, à la vérité, «de trouver la belle bibliothèque de M. le comte Woronzow dressée sur une espèce de pupitre», tandis que lui, «pauvre particulier, avait laissé chez le comte d’Ons-en-Bray une grande chambre et six coffres pleins de volumes» lui appartenant; mais sa déception fut purement platonique, car ce n’était pas dans le cabinet du vice-chancelier qu’il devait travailler, mais bien à l’ambassade de France, comme le proposa lui-même Woronzow[14]. Douglas, heureux de conserver un collaborateur aussi zélé, informa aussitôt le ministre de la décision qu’il venait de prendre à l’égard du jeune secrétaire:

«J’ai toute la satisfaction possible, écrivait-il, de l’arrivée de M. d’Éon. Je connais depuis longtemps son amour et son ardeur pour le travail. Il me sera très utile ainsi qu’au service du roi. D’ailleurs sa conduite est sage et prudente. Je l’ai présenté hier au soir au vice-chancelier comte Woronzow, qui l’a reçu avec bonté et politesse; son caractère paraît lui plaire beaucoup; mais, après bien des réflexions, il n’a pas été d’avis comme ci-devant qu’il suivît le premier plan de sa destination pour des raisons particulières, connues de l’impératrice, que j’aurai l’honneur de vous détailler dans la suite[15]

Le chevalier Douglas et d’Éon s’employèrent alors à déjouer les intrigues combinées du chancelier Bestuchef et du ministre d’Angleterre, le chevalier Williams. Ils y réussirent grâce à l’appui de Woronzow et aussi du comte Ivan Schouvalow, qui était alors le favori de l’impératrice. Douglas, escorté de d’Éon, fut reçu solennellement en audience comme l’envoyé du roi de France. Leurs ennemis toutefois ne se tinrent pas pour battus; ils usèrent de tout et tentèrent même l’assassinat, s’il faut en croire La Messelière qui rapporte qu’on tira la nuit des coups de pistolet dans leur appartement. Leur crédit auprès d’Élisabeth ne fit qu’y gagner et les négociations prirent bientôt, au moins en partie, la tournure la plus favorable.

Elles étaient doubles, en effet, comprenant celles dont on rendait compte au ministre et celles que, par le canal de Tercier, on rapportait directement au roi et au prince de Conti. La mission officielle était de négocier le rapprochement des deux pays, de détacher la Russie de l’alliance de l’Angleterre pour la faire accéder au traité que la France venait de conclure avec l’Autriche, son ancienne ennemie. La commission secrète était de déterminer l’impératrice à favoriser la candidature d’un prince français au trône de Pologne ou même de gagner son cœur pour Conti. Ce prince avait l’ambition de s’asseoir sur un trône et se résignait fort bien, s’il ne pouvait régner tout seul en Pologne, à être associé comme époux d’Élisabeth au gouvernement d’un grand empire. La politique de la France eût du reste également trouvé son compte au succès de l’un ou de l’autre de ces rêves ambitieux: que Conti fût roi en Pologne ou qu’il fût l’époux de l’impératrice en Russie, Louis XV avait le secours d’un allié capable de prendre à revers ses ennemis: Frédéric, avec lequel il venait de se brouiller, et Marie-Thérèse, avec laquelle il venait de se réconcilier, mais dont il n’osait guère escompter une longue fidélité.

On avait songé à tout pour engager Élisabeth dans cette intrigue: Tercier avait remis à d’Éon un volume in-quarto de l’Esprit des Lois; dans la couverture de ce livre, entre deux cartons, pris et reliés par la même peau de veau, se trouvaient des lettres secrètes du roi pour l’impératrice ainsi que divers chiffres, ceux de d’Éon avec le roi et M. Tercier, avec le prince de Conti et M. Monin, ainsi qu’un troisième qui était destiné à Élisabeth pour qu’elle-même ou son confident Woronzow pussent en tout temps correspondre avec le roi par l’intermédiaire de M. Tercier, à l’insu des ministres et des ambassadeurs. Élisabeth, qui n’avait pas le même goût que Louis XV pour la dissimulation et qui ne cachait rien de ses plus grandes fantaisies, ne se laissa pas séduire par l’attrait de cette mystérieuse correspondance: elle refusa le chiffre, mais reçut d’Éon et consentit à écouter de sa bouche les ouvertures de Louis XV et du prince de Conti[16]. Elle ne montra toutefois aucune inclination à prendre le prince pour époux et même évita de s’engager au sujet de la Pologne. Elle promit seulement de nommer Conti généralissime des troupes russes avec le titre de duc de Courlande, si le roi donnait à son cousin la permission d’accepter et de se rendre à Saint-Pétersbourg. L’affaire d’ailleurs en resta là, car pendant que d’Éon négociait pour lui en Russie, le prince de Conti travaillait fort mal pour son propre compte à Versailles. S’étant brouillé avec la marquise de Pompadour, qu’il s’était cru assez fort pour braver et railler presque ouvertement, il perdit la faveur du roi, qui cessa de mettre la politique secrète au service des ambitions de son cousin. D’Éon reçut l’ordre de laisser traîner la négociation commencée et de ne plus correspondre qu’avec M. Tercier et le comte de Broglie qui succéda, au milieu de l’année 1757, au prince de Conti dans l’emploi de ministre secret.

Si la négociation secrète n’aboutit qu’à un demi-succès, que la disgrâce de Conti rendit bientôt tout à fait stérile, le résultat de la mission officielle fut plus satisfaisant. Grâce aux efforts patients et persévérants de Douglas et de d’Éon, le traité conclu quelques mois auparavant entre Bestuchef et le chevalier Williams fut déchiré; la Russie rendit à l’Angleterre les subsides qu’elle avait déjà touchés, mais reprit ses troupes; il fut décidé que les quatre-vingt mille hommes, déjà rassemblés en Livonie et en Courlande pour le service de l’Angleterre et de la Prusse, changeraient de parti et se joindraient aux armées de Louis XV et de Marie-Thérèse. En même temps on arrêta que, pour mieux marquer le caractère des rapports qui allaient s’établir entre elles, les deux Cours s’enverraient réciproquement un grand seigneur en ambassade. Le choix tomba en France sur le marquis de L’Hospital et en Russie sur un comte Bestuchef, frère du chancelier.

La Russie avait donc changé son alliance pour entrer dans le nouveau système franco-autrichien. En France l’opinion, d’abord surprise, applaudissait à ce revirement imprévu et le succès des négociations paraissait complet: il n’était pas encore bien assuré cependant, puisqu’une difficulté suscitée par Bestuchef, qui pour se venger de sa défaite s’ingéniait à diviser entre eux ses vainqueurs, faillit tout remettre en question et tout gâter.