En sollicitant l’accession de la Russie au traité qu’elles venaient de conclure à Versailles, la France et l’Autriche avaient songé à stipuler une exception à l’alliance générale qu’elles allaient contracter avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. Cette exception concernait la Turquie, l’ancienne cliente de la France, qui menaçait assurément moins la Russie qu’elle n’était menacée par elle.

Bestuchef eut vite l’idée de faire de cette restriction la pierre d’achoppement de l’alliance qui lui répugnait si fort. Il s’efforça de persuader à Élisabeth qu’en souscrivant à cette humiliante condition elle violerait l’antique évangile moscovite et renierait le devoir sacré qu’avait été pour tous ses prédécesseurs la délivrance de Constantinople. Il sut habilement faire valoir à l’Autriche qu’il n’était pas plus dans ses intérêts que dans ceux de la Russie de se lier les mains vis-à-vis du Turc, son ennemi d’hier et sa proie de demain. On se laissa convaincre à Vienne, et d’autant plus facilement que la guerre avait recommencé et que, Frédéric ayant déjà pénétré en vainqueur sur le territoire autrichien, les inquiétudes présentes l’emportaient de beaucoup sur celles que pouvait inspirer l’avenir. L’Autriche s’empressa donc d’accepter l’alliance de la Russie, et dans le péril où elle se sentait fit bon marché des Turcs, clients de la France.

Douglas eut peur alors de voir lui échapper tout le fruit de sa négociation et, malgré le conseil que d’Éon lui donnait de tenir bon, il se décida à entrer dans un biais qu’avait imaginé le représentant de l’Autriche à Saint-Pétersbourg, le comte Esterhazy, peu scrupuleux pour arriver à ses fins sur le choix des moyens. Il fut convenu que la Porte ottomane serait garantie contre l’alliance sur le traité ostensible qu’on communiquerait à Constantinople, mais que cette exception elle-même serait annulée par un article à part dit secrétissime. Ce misérable artifice, vraiment humiliant pour la France, laissait ainsi le champ libre aux convoitises de la Russie, tout en donnant aux Turcs une fausse et dangereuse sécurité.

Douglas y consentit; mais par bonheur on se révolta à Versailles, où l’on refusa de ratifier l’arrangement. Le ministre officiel et le ministre secret se trouvèrent pour une fois d’accord et envoyèrent à Douglas, chacun de son côté, les reproches les plus vifs sur sa faiblesse, son manque de conscience et de dignité. Le roi, quel que fût son désir de voir enfin consacré un rapprochement qui lui semblait son œuvre personnelle, partagea ces sentiments. Il en faisait la confidence à M. Tercier dans un billet qui porte la date du 15 février 1757:

J’approuve fort ce que M. le prince de Conti se propose d’écrire au chevalier Douglas et désapprouve pareillement ce bel acte secret que le chevalier Douglas a eu la bêtise de signer. Dans cette circonstance, ce que M. Rouillé se propose de lui écrire me paraît bien[17].

La dépêche à laquelle Louis XV fait ainsi allusion est en effet d’une noblesse et d’une hauteur de vues remarquables:

Je ne puis vous dire, monsieur, écrivait M. Rouillé, quelle a été ma surprise et ma peine en voyant la déclaration dite secrétissime que vous avez pris sur vous de signer en même temps que l’acte d’accession. Tout ce que vous alléguez ne peut justifier une démarche que vous avez bien prévu devoir être désagréable à Sa Majesté, et je ne puis vous dissimuler qu’Elle est extrêmement mécontente de la facilité avec laquelle vous avez été porté à signer cette déclaration qui, loin de lever les embarras, en peut faire naître d’assez considérables pour retarder peut-être la réunion que les sentiments personnels de Sa Majesté pour l’impératrice lui fait désirer. Le roi, invariable dans ses principes, a ratifié l’acte d’accession; mais Sa Majesté ne peut pas se prêter à ratifier la déclaration secrète que vous avez signée sans ordre et sans pouvoir, et même contrairement à ce que vous saviez de ses intentions. Sa Majesté a désiré vivement l’accession de Sa Majesté l’impératrice de Russie au traité de Versailles comme un nouveau moyen de contribuer à la réunion; Elle l’a désirée de concert avec l’Impératrice-Reine qui, à prendre la chose dans son véritable point de vue, y est la principale intéressée; mais ce ne pouvait jamais être aux dépens de l’ancienne amitié qu’elle a pour la Porte ottomane, encore moins de son honneur qui, aussi bien que celui de l’Impératrice de Russie, se trouverait compromis, si cette déclaration subsistait.

Que l’acte reste secret ou non, il n’est pas moins contraire à la droiture et à l’honnêteté publique. Ce n’est point parce qu’il peut devenir public que Sa Majesté ne le ratifie pas, c’est parce que l’honneur qui préside à toutes ses résolutions ne lui permet pas de le faire.

Les sentiments de Sa Majesté sont sincères; elle veut de bonne foi tout ce qui peut contribuer à la satisfaction de l’impératrice de Russie, et cette princesse en reçoit des preuves dans toutes les occasions. Plus les vertus de cette princesse sont éclatantes, plus elle doit sentir le prix de la probité à laquelle le souverain comme les particuliers doivent tout sacrifier lorsqu’on leur propose quelques démarches incompatibles avec ce qu’elle exige. La déclaration dont il s’agit étant constamment opposée aux usages établis parmi les nations policées, le roi a une trop haute opinion des sentiments élevés de l’impératrice de Russie et rend trop de justice à ceux de ses ministres, pour n’être pas persuadé que cette princesse ne sera pas blessée du refus que fait Sa Majesté de ratifier cette déclaration, et qu’elle en aurait porté le même jugement que Sa Majesté si vous aviez exposé cette affaire sous son véritable jour. Je vous envoie donc, monsieur, la ratification seulement de l’acte d’accession. C’est à vous à réparer la faute qui a été faite dans cette affaire. Si M. le comte d’Esterhazy vous a induit à signer, je suis bien persuadé qu’il vous aidera de tout son pouvoir pour faire accepter cette ratification simple[18].

Douglas fut, on le devine, extrêmement mortifié des reproches qui tombèrent sur lui de tous les côtés; il ne savait comment sauver sa réputation fort en péril et le résultat non moins compromis de toute une laborieuse négociation. Ce fut d’Éon qui le tira de ce mauvais pas.