Après s’être assuré l’appui de Schouvalow, le favori d’Élisabeth, converti depuis peu au parti français, l’intrépide jeune homme s’en alla livrer un brusque assaut au terrible Bestuchef; il eut avec lui une querelle épique qui divertit fort le favori et même l’impératrice, qui subissait plus qu’elle n’aimait le tout-puissant chancelier. Bestuchef tempêta, trépigna, jura, mais finit par se rendre, n’osant se mettre en travers du désir croissant qu’avait Élisabeth de se rapprocher de la France. L’article secrétissime fut déchiré et le chevalier Douglas se hâta d’annoncer au ministre l’heureuse issue de la bataille; il voulut même, tant sa satisfaction et sa reconnaissance l’emportaient sur la jalousie qu’il eût été tenté de concevoir, que d’Éon s’en allât porter lui-même à Versailles l’accession d’Élisabeth et le plan des opérations de l’armée russe pour la prochaine campagne. L’impératrice ne sut pas moins bon gré au jeune secrétaire français du succès remporté sur son propre chancelier et, pour comble d’ironie, ce fut Bestuchef lui-même dont elle fit son interprète. Au moment de son départ, d’Éon fut prié de passer chez le chancelier, qui lui fit fort bonne mine, le combla de compliments et lui remit 300 ducats comme marque de la bienveillance particulière de la tsarine. Il partit donc joyeusement, emportant dans sa sacoche avec les écus d’Élisabeth les témoignages les plus élogieux du chevalier Douglas, qui fut assez généreux pour ne jamais lui reprocher les services qu’il en avait reçus.

Comme il allait atteindre Varsovie, il rencontra sur la route tout un imposant cortège: «vingt-trois berlines et vingt-trois chariots en formaient la masse». Des courriers, des écuyers, une nombreuse livrée s’empressaient autour des voitures attelées avec luxe, qui étonnaient les paysans peu habitués à voir passer d’aussi brillantes caravanes. C’était l’ambassade du marquis de L’Hospital qui se hâtait vers Saint-Pétersbourg, où il devait remplacer Douglas, et rien n’avait été épargné pour rendre cette mission aussi brillante par la qualité des secrétaires que par la pompe des équipages. L’ambassadeur était escorté du marquis de Bermond, du marquis de Fougères, du baron de L’Hospital, du baron de Wittinghoff, de M. de Teleins et du comte de la Messelière, qui nous a transmis sa relation du voyage.

Profitant de cette heureuse rencontre, d’Éon revint sur ses pas et accompagna le marquis de L’Hospital jusqu’à Bialestock, chez le grand général de Pologne Branicky. Il informa en chemin l’ambassadeur des incidents les plus récents de la Cour de Russie, lui apprit que l’annulation de la déclaration secrétissime était chose faite; il ne lui cacha pas, sans doute, la part qu’il avait eue à cet heureux résultat et le laissa tout joyeux de n’avoir pas pour son début à Saint-Pétersbourg une affaire aussi désagréable à régler. D’Éon franchit au galop des six chevaux qu’il avait fait mettre à sa chaise les plateaux de la Moravie et de la Silésie; arrêté sur sa route par une bande de quatre cents déserteurs prussiens, il leur jeta une partie des ducats de l’impératrice et atteignit Vienne à la nuit. Les douaniers l’empêchant d’entrer dans la ville, il dut, furieux et maugréant, se résigner à demeurer dans une salle de garde des hussards et à faire demander à l’ambassade un laissez-passer. Il comptait attendre à Vienne le comte de Broglie, le nouveau ministre secret qui se rendait à son ambassade en Pologne, lorsqu’il apprit la victoire que, le 6 mai, les Autrichiens avaient remportée à Prague sur le roi de Prusse. Aussitôt il repart et, brûlant les étapes, épuisant ses chevaux, il fait tant de diligence qu’il culbute et se casse la jambe; il prend à peine le temps de se faire panser et, poursuivant sa route avec le même emportement, il arrive à Paris harassé, brûlant de fièvre, mais gagnant de trente-six heures le courrier expédié par le prince de Kaunitz à l’ambassadeur d’Autriche près le roi de France, et apportant par conséquent la primeur de deux bonnes nouvelles à la fois.

Louis XV fut heureux du message et fort content du messager dont le zèle intrépide le toucha et le flatta d’autant plus qu’il venait d’un des agents de son secret; il commença par envoyer au courrier éclopé son propre chirurgien et quelques jours plus tard lui fit remettre une gratification sur le trésor royal, une tabatière d’or ornée de perles et un brevet de lieutenant de dragons. Cette dernière marque de la faveur royale fut plus sensible à d’Éon que toutes les autres; elle n’aida pas peu à sa guérison, qui survint promptement. Il fut le premier à juger qu’en tombant il avait ramassé la fortune puisque, grâce à sa jambe cassée, il se retrouvait lieutenant de dragons, distingué par le roi, ayant désormais, au propre comme au figuré, le pied à l’étrier. Il n’en resta pas moins dans la diplomatie, où ses premiers succès avaient montré les services qu’il pourrait rendre, et pendant quelques années encore il dut se contenter d’appartenir à l’armée d’une manière honorifique. Arrivé à Paris vers la fin de mai, il employa son repos forcé à rédiger sur sa mission des notes et des mémoires[19].


CHAPITRE II

D’Éon va rejoindre en Russie le marquis de L’Hospital.—Ambassade du baron de Breteuil.—D’Éon revient en France, porteur de l’accession de la Russie au traité de 1758.—Il quitte la diplomatie pour l’armée et est nommé aide de camp du maréchal de Broglie.—Sa belle conduite pendant la guerre de sept ans.—Il rentre dans la diplomatie pour accompagner à Londres le duc de Nivernais.

L’esprit ardent de d’Éon, sous l’aiguillon du succès et de l’espérance, s’accommodait mal en effet de cette inaction momentanée; les témoignages flatteurs qu’il recueillit à Compiègne—où il était allé les chercher—du roi et de la Cour ne parvinrent pas à calmer son impatience. Il se présenta à l’hôtel du Temple pour rendre compte au prince de Conti du médiocre résultat de sa mission secrète et savoir, en vue de son départ, quelle suite il devrait y donner. Il n’était plus question du duché de Courlande et du commandement général des troupes russes. Louis XV avait déjà semblé se désintéresser de ce projet et s’il permit à d’Éon de voir son ancien ministre secret, il différa de lui donner des instructions à cet égard; puis bientôt, craignant de compliquer une situation déjà délicate à Pétersbourg, il abandonna définitivement les intérêts d’un cousin qui avait osé déplaire à Mme de Pompadour.

Cependant le départ de d’Éon venait d’être fixé au 21 septembre. Ses sollicitations avaient été entendues par le ministre; Tercier désirait également le voir rejoindre son poste, et M. de L’Hospital, à qui il avait pu révéler, en une courte entrevue, sa finesse et la connaissance qu’il avait du pays et des gens, le pressait de revenir:

Mon cher petit, lui écrivait-il, j’ai appris avec peine votre accident et avec grand plaisir vos entrevues avec le vieux et le nouveau testament. Venez pratiquer l’évangile avec nous et comptez sur mon amitié et mon estime[20].