Le pauvre ambassadeur se trouvait en effet, à peine arrivé, dans la plus fausse, la plus ennuyeuse situation. Il était en Russie pour achever le rapprochement des deux Cours, et un incident, léger en apparence, venait entraver sa mission, menaçait de compromettre une alliance si laborieusement acquise et de ruiner cette politique nouvelle qui devait porter remède aux erreurs passées.

Élisabeth, qui à aucun moment ne s’était découragée de faire à la France des avances souvent flatteuses, quelquefois pécuniairement intéressées, mais toujours poliment éludées, venait de trouver une occasion de marquer avec éclat les sentiments qu’elle avait voués à la personne du roi, en même temps que sa sympathie pour ses nouveaux alliés. Marraine de l’enfant qui allait naître de la grande-duchesse, elle voulait que Louis XV le tînt avec elle sur les fonts baptismaux. Elle avait mis à son désir toute l’intensité et la ténacité d’un caprice féminin et lorsque, dans le Conseil, on lui avait suggéré un autre choix, elle avait répondu: «Non, non, je ne veux que Louis XV et moi...»[21] Woronzow pressentit M. de L’Hospital qui fit part au ministre de l’offre impériale.

Avec une opiniâtreté qui serait inexplicable s’il n’avait donné maint exemple de semblables scrupules, le roi ne voulut point accepter des «engagements qui obligent à veiller autant qu’on le peut à ce que l’enfant soit élevé dans la religion catholique[22]». Élisabeth fut fort dépitée de voir repousser ainsi ses avances, et les motifs étaient faits pour la surprendre de la part d’un monarque qu’elle avait des raisons de croire plus sceptique encore qu’elle-même. Elle ne choisit point d’autre parrain et l’enfant reçut dans ses bras le baptême. Le marquis de L’Hospital, craignant que la blessure faite à un amour-propre royal et féminin ne fût habilement envenimée par le parti hostile à la France que menait Bestuchef, attendait impatiemment le retour de d’Éon dont il connaissait la faveur auprès de l’impératrice. L’adroit secrétaire ne trompa point la confiance de son chef; il était instruit à merveille des intrigues d’un palais où lui-même manœuvrait depuis deux ans; aussi fit-il si bien que le parti du vice-chancelier Woronzow reprit le dessus et se trouva vite assez fort pour s’attaquer à celui du tout puissant chancelier.

D’Éon, lors de son passage au milieu des troupes russes, avait acquis la certitude qu’Apraxin entretenait avec le chancelier une correspondance secrète. L’inaction du maréchal après la victoire qu’il avait remportée à Gross-Joegendorf sur les Russes, la défaite qu’il s’était si vite fait infliger à Narva ne laissaient aucun doute sur les ordres qui lui étaient transmis en sous main et contre la volonté de la souveraine. Averti par d’Éon qui était parvenu à savoir l’endroit où Bestuchef tenait cachés ses documents secrets, Woronzow n’hésita pas à dénoncer à la tsarine la trahison qui menaçait de faire échouer complètement une campagne si heureusement entreprise; Élisabeth passa définitivement au parti favorable à la France et la perte de Bestuchef fut résolue quelques jours après[23].

Au cours d’une audience accordée par l’impératrice au marquis de L’Hospital, à peine remis d’une longue maladie, et comme celui-ci se plaignait des procédés du chancelier à son égard, si peu conformes aux bontés de la souveraine, «le comte Bestuchef, qui était suivant l’usage derrière la droite de l’impératrice, s’élança comme un furieux et sortit avec des yeux étincelants qui firent craindre pour la nuit quelque catastrophe». Il se retira dans son palais; mais le lendemain l’impératrice l’invitait à assister à son conseil. Il prétexta une maladie, mais ne put éluder un second ordre. Un récit de son arrestation, trop pittoresque pour n’avoir point été pris sur le vif, nous a été transmis par La Messelière:

Bestuchef, comptant que le voile de ses artifices n’était point encore déchiré, monta en carrosse avec tout l’appareil de sa place. En arrivant au péristyle du palais il fut fort étonné de voir la garde des grenadiers, qui prenait ordinairement les armes pour lui, environner la voiture par un mouvement qui se fit de droite et de gauche. Un lieutenant général major des gardes le constitua prisonnier et monta à côté de lui pour le reconduire sous escorte dans son palais. Quelle fut sa surprise en y arrivant de le voir investi par quatre bataillons, des grenadiers à la porte de son cabinet et le scellé mis sur tous ses papiers! Il fut, selon l’usage, déshabillé tout nu et privé de rasoirs, canifs et couteaux, ciseaux, aiguilles et épingles. Son caractère atroce et inébranlable le fit sourire sardoniquement malgré tous les témoignages qu’on devait trouver contre lui dans ses papiers. Quatre grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, tenaient perpétuellement les quatre coins de son lit, les rideaux ouverts. On ne put savoir où il avait caché un petit billet qu’il avait provisoirement écrit et qu’il voulait faire passer à la grande-duchesse. Il demanda le médecin Boirave, que l’on fit venir. Lorsqu’il voulut lui toucher le pouls, il tenta de glisser dans la main du médecin ce billet; mais celui-ci, n’ayant pas entendu ce que cela signifiait, laissa tomber le billet à terre. Le major de garde le ramassa et on n’a pas su ce qu’il contenait. Le pauvre médecin comptant être pris à partie éprouva un tel saisissement que trois jours après il fut suffoqué[24].

Les papiers du chancelier ne laissèrent aucun doute sur ses manœuvres secrètes. Accusé de haute trahison, il dut à la clémence d’Élisabeth de ne pas être condamné à la peine capitale et fut exilé en Sibérie. Plus de dix-huit cents personnes avaient été arrêtées; Apraxin venait de se suicider; un courant plus favorable aux intérêts français allait se former sous l’impulsion de Woronzow, qui recueillit la succession de son rival.

D’Éon, dont le rôle en cette affaire fut si actif et si heureux, avait, si l’on en croit La Messelière, sauvé sans le savoir sa propre tête. Il s’était, en tout cas, créé des droits à la reconnaissance de Woronzow en même temps que de nouveaux titres à la confiance d’Élisabeth; aussi eut-on l’idée de l’attacher au service de la Russie et la demande en fut faite officiellement par le marquis de L’Hospital à l’abbé de Bernis. Le ministre et M. Tercier, se trouvant ici dans les mêmes sentiments, ne s’opposèrent point à une combinaison suggérée sans doute par la tsarine elle-même et qui fixait auprès d’elle un agent estimé à la fois du ministère et du secret. D’Éon, bien que flatté d’une offre qu’il n’omettra de relater dans aucun de ses projets de mémoires, ne crut pas cependant devoir l’accepter. La faveur dont il jouissait à Versailles, une carrière brillamment commencée dans la diplomatie, une porte ouverte à ses ambitions dans l’armée, tout lui promettait un avenir assez enviable dans son propre pays. Il savait aussi que les étrangers parvenaient rarement à de hautes situations en Russie. La fortune y était d’une inconstance particulière et sa roue se brisait le plus souvent sur le chemin de la Sibérie. Enfin sa santé commençait à se ressentir des rigueurs du climat. Il n’hésita pas à refuser. «Si j’avais un frère bâtard, écrivait-il à Tercier, je l’engagerais, je vous assure, à prendre cette place; pour moi, qui suis légitime, je suis bien aise d’aller mourir comme un chien fidèle sur mon fumier natal[25].» En remerciant l’abbé de Bernis, «il le suppliait de l’oublier toujours lorsqu’il s’agirait d’une fortune qui éloigne et fasse quitter entièrement la France[26]».

Le ministre n’insista pas et le félicita même de son attachement à son pays. A ce moment d’Éon avait d’ailleurs d’autres projets en tête. Il était las de la Russie, où il craignait de voir, pendant longtemps encore, se consumer inutilement une activité qui aspirait à d’autres champs de bataille. Il avait suivi de son poste la triste campagne de 1757, qui s’était terminée pour l’armée française par la sanglante défaite de Rosbach. Les courriers arrivés en mars à l’ambassade n’avaient pas apporté de meilleures nouvelles: le Hanovre venait d’être évacué et les troupes du comte de Clermont, contraintes d’abandonner la Westphalie, avaient dû repasser le Rhin. De tous côtés les hostilités étaient reprises avec une nouvelle vigueur. D’Éon, dont l’humeur inquiète s’impatientait de n’avoir pu faire encore ses premières armes, désirait rejoindre son régiment avant que la guerre fût finie: «Son honneur et son amour-propre, disait-il, souffriraient trop de le faire après la paix[27]

Il se décida donc à écrire, le 14 avril, au ministre de la Guerre pour solliciter un brevet de capitaine. Le maréchal de Belle-Isle ne lui refusa pas ce rapide avancement. Moins de trois mois après, d’Éon recevait une commission de capitaine réformé à la suite de son régiment; mais il devait encore une fois prendre patience et renoncer pour le moment à ses projets belliqueux.