Les événements ne lui avaient pas permis, en effet, de quitter Saint-Pétersbourg. La politique secrète du roi rendait sa présence nécessaire auprès de l’ambassadeur, dont il devait sans cesse surveiller et souvent même inspirer les actes. Le duc de Choiseul, successeur de Bernis au ministère des Affaires étrangères, venait d’informer le marquis de L’Hospital du traité, signé le 30 décembre 1758, qui unissait plus étroitement Louis XV et Marie-Thérèse dans une politique d’action contre la Prusse. L’ambassadeur avait pour tâche d’obtenir l’accession de la Russie à cet accord. Il devait en outre laisser entendre à la tsarine que sa médiation entre la France et l’Angleterre serait bien accueillie du cabinet de Versailles, qui en retour se montrerait moins attaché aux intérêts de la Pologne. Les circonstances pouvant rendre précieux l’appui de la grande-duchesse, on serait contraint de lui témoigner plus d’égards, et la tsarine ne devrait pas en prendre ombrage.
Ce double jeu n’était pas fait pour séduire l’ambassadeur qui, détestant les intrigues, n’y eût pas réussi et ne s’en mêlait point. Il avait su plaire à Élisabeth et tenait particulièrement à conserver son estime. Son esprit fin, ses belles manières, une libéralité que Louis XV qualifiait d’excessive, lui avaient attiré les sympathies de la Cour. S’il réalisait parfaitement le type du grand seigneur que l’on avait d’abord recherché pour représenter dignement la France auprès d’une Cour fastueuse, son âge, ses infirmités et un manque d’énergie naturel l’empêchèrent de recueillir les fruits d’une alliance qu’il se bornait à entretenir et fortifier de son mieux. Il jugeait que c’était la partie essentielle de sa mission et se reposait sur d’Éon, auquel il avait voué une véritable affection, du soin de régler les affaires courantes. Le cas qu’il faisait des connaissances de son jeune secrétaire, de son expérience des choses et des gens de la Russie, l’avait accoutumé à ne prendre aucune décision sans avoir consulté «son petit d’Éon», dont le rôle d’agent secret se trouvait ainsi singulièrement facilité. Aussi ne manqua-t-il pas de lui communiquer les instructions qu’il venait de recevoir du duc de Choiseul.
D’Éon en connaissait déjà le sens. Mais par une lettre de Tercier il avait appris également que le roi ne consentirait en aucune façon à laisser Élisabeth s’agrandir aux dépens de la Pologne; c’était lui donner dans le nord de l’Europe une prépondérance que l’offre de médiation viendrait confirmer. A ce prix Louis XV préférait continuer la guerre avec l’Angleterre. Enfin il ne désirait aucun changement dans l’attitude que l’on avait adoptée vis-à-vis de la grande-duchesse[28]. D’Éon, sans en découvrir l’inspirateur, fit valoir ces considérations auprès du marquis de L’Hospital, qui se contenta de négocier la ratification du traité, mais attendit pour s’avancer sur les autres points des ordres plus pressants. Ceux-ci arrivèrent bientôt. Choiseul, impatienté d’une inaction si contraire aux ordres transmis, écrivit à l’ambassadeur une lettre, dont le caractère intime et affectueux tempérait seul la vivacité des termes et où il le mettait en demeure d’obéir ou de demander son rappel[29].
D’Éon renouvela ses instances auprès du marquis de L’Hospital et n’épargna rien pour le dissuader de se lancer dans des intrigues qui pouvaient ne pas rencontrer l’approbation du roi. Il parvint ainsi à faire différer pendant plus d’un an un projet que les revers infligés à Frédéric par les Russes firent abandonner au ministre lui-même[30].
N’ayant pu obtenir ce qu’il désirait d’un ambassadeur que son amitié l’empêchait de frapper, Choiseul s’était décidé à lui donner en quelque sorte un coadjuteur. Il avait envoyé à Saint-Pétersbourg, avec le titre de ministre plénipotentiaire, le baron de Breteuil, jeune homme que ses capacités, sa distinction et une grande fortune mettaient à même de plaire à la grande-duchesse et à la jeune Cour. Le roi avait approuvé officiellement cette mission; mais comme elle était contraire à sa politique personnelle, il avait voulu en annuler l’effet et s’était résolu à initier le baron de Breteuil au secret. Il avait signé une longue lettre, préparée par Tercier, pour inviter d’Éon à mettre le nouvel envoyé au courant des vues particulières du roi[31].
Le rôle de d’Éon allait se trouver ainsi fort diminué. Après avoir intrigué pendant cinq ans et servi d’intermédiaire dans la correspondance secrète de Louis XV et d’Élisabeth, après avoir travaillé aux négociations de divers traités, il voyait sa carrière subitement entravée dans la diplomatie. Aussi songea-t-il de nouveau à la poursuivre dans l’armée. Il n’avait pas cessé d’ailleurs d’entretenir les meilleures relations avec les chefs du régiment à la suite duquel il figurait. A diverses reprises il s’était rappelé de Saint-Pétersbourg au souvenir de son colonel, le marquis de Caraman, et de son camarade, le capitaine de Chambry. Il avait même eu l’attention de rechercher des fourrures pour le duc de Chevreuse, colonel général des dragons, qui lui en avait marqué sa reconnaissance par un aimable billet:
A Paris, ce 23 novembre 1760.
Je reçois, monsieur, votre lettre et la peau d’écureuil volant de Sibérie que vous me faites le plaisir de m’envoyer. Elle est très belle et je vous en rends mille grâces; mais je vous supplie de vouloir bien m’en mander le prix, parce que je la garderai avec soin et n’en ferai aucun usage jusqu’à ce que vous m’ayez fait le plaisir de me le marquer.
Je vous prie de ne jamais douter de tous les sentiments avec lesquels je suis plus que personne, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le duc de Chevreuse[32].