Les études historiques auxquelles il s’était livré dans le loisir que lui laissaient les négociations (et dont le titre seul révèle bien le manque de mesure qu’il apportait en toutes choses) n’avaient pu attacher d’Éon au genre de vie qu’on menait en Russie[33]. Au mois de juillet 1760, il avait perdu tout courage; sa santé s’était gravement altérée; il suppliait le marquis de L’Hospital de le laisser revenir en France:
Votre Excellence sait que depuis plus de dix-huit mois je suis plus souvent malade qu’en santé. M. Poissonnier m’a conseillé sérieusement d’aller sucer mon air natal pour reprendre mes anciennes forces. Quoique je ne craigne ni la mort ni les médecins, et quoique je sois très persuadé qu’il n’est point réservé à la faculté d’épouvanter vos secrétaires d’ambassade, cependant je sens en moi-même un affaissement de la nature plus fort que tous les raisonnements des docteurs, qui m’avertit de ne pas m’enterrer dans un cinquième hiver en Russie... En acquérant encore quelques connaissances de plus dans la politique, je puis aspirer à faire quelque chose de mieux que le métier de scribe et de pharisien[34].
M. de L’Hospital ne retint pas plus longtemps auprès de lui son petit d’Éon et le chargea de porter à Versailles l’accession de la Russie au traité de 1758 et les ratifications de la convention maritime avec la Russie, la Suède et le Danemark.
D’Éon quitta Saint-Pétersbourg, décidé à n’y jamais revenir, emportant avec lui des témoignages élogieux de M. de L’Hospital et du baron de Breteuil et des lettres de recommandation auprès du ministre de la Guerre. La tsarine avait daigné lui faire remettre une boîte enrichie de diamants, et comme il prenait congé de Woronzow, le chancelier lui aurait dit: «Je suis fâché de vous voir partir, quoique votre premier voyage ici avec le chevalier Douglas ait coûté à ma souveraine plus de deux cent mille hommes et quinze millions de roubles[35]».
Arrivant ainsi que la première fois porteur de fort bonnes nouvelles, le messager fut de nouveau bien reçu à Paris comme à Versailles. Le duc de Choiseul lui fit accorder une pension de 2,000 livres sur le trésor royal et promit de s’occuper de sa carrière.
D’Éon, que le voyage avait épuisé, venait d’être atteint de la petite vérole. Il dut se soigner et attendre jusqu’au printemps la réalisation d’un rêve longuement caressé. Enfin, au mois de février 1761, il put demander au duc de Choiseul, ministre de la Guerre, «de lui permettre de servir pendant la campagne prochaine en qualité d’aide de camp de M. le maréchal et de M. le comte de Broglie à l’armée du Haut-Rhin et de lui accorder une lettre de passe à la suite du régiment d’Autichamp-Dragons qui sert dans la même armée, le régiment du colonel général étant employé cette année-là sur les côtes».
Le ministre se montra tout disposé à lui donner satisfaction et à l’envoyer à l’armée; mais ce n’était pas assez pour d’Éon de recevoir cette destination officielle, il lui fallait encore l’agrément particulier du roi, dont il n’avait pas cessé d’être l’agent secret durant ses séjours en Russie. Le comte de Broglie dont il voulait devenir l’aide de camp et qui aussi bien continuait à suivre de l’armée les affaires de la politique secrète, soumit son désir au souverain et en obtint cette réponse:
A Marly, ce 31 mai 1761.
... Je ne sache point que nous ayons présentement besoin du sieur d’Éon; ainsi vous pourrez le prendre pour aide de camp, et d’autant mieux que nous saurons où le prendre si cela était nécessaire[36].
D’Éon fut nommé aussitôt et partit sans délai pour l’armée où, à peine arrivé, il eut à payer de sa personne. A Hœxter on lui confie l’évacuation des poudres et des effets du roi qui étaient restés dans la place: il en charge les bateaux amarrés sur les bords du Weser et passe le fleuve à diverses reprises sous le feu de l’ennemi. Peu de temps après, dans un engagement qui eut lieu à Ultrop, près de Soeft, il est blessé au visage et à la cuisse. Le 7 novembre 1761, à la tête des grenadiers de Champagne et des Suisses, il attaque les montagnards écossais qui s’étaient embusqués dans les gorges de montagnes voisines du camp d’Himbeck, il les déloge et les poursuit jusqu’au camp des Anglais. Enfin à Osterwick, prenant le commandement d’une petite troupe d’un peu plus de cent dragons et hussards, il charge avec intrépidité le bataillon franc-prussien de Rhées qui, établi près de Wolfenbüttel, coupait les communications de l’armée française, et son attaque est si prompte que l’ennemi débandé met bas les armes et qu’il se trouve avoir fait près de huit cents prisonniers. Le prince Xavier de Saxe profita de cette action hardie pour faire avancer ses troupes et s’emparer de Wolfenbüttel. Tous ces hauts faits, que d’Éon racontait complaisamment, et qu’il fit enregistrer par son biographe La Fortelle, sont d’ailleurs attestés par le certificat qu’en quittant l’armée il se fit donner par le maréchal et le comte de Broglie: