D’Éon a écrit en marge de cette lettre qu’il n’y a fait aucune réponse. Mais en vain évitait-il de se compromettre avec les royalistes et les aristocrates, le loyalisme de ses sentiments républicains ne lui valut pas le rétablissement par la Convention de la pension que lui faisait la royauté et dont les quartiers ne lui étaient plus payés depuis 1790[269]. Il dut se faire une sorte de gagne-pain de l’épée qu’il ne lui était plus permis de mettre au service de son pays et se vit réduit à prendre part à des assauts publics. A défaut de la gloire du champ de bataille, il y gagna du moins une véritable renommée. Il eut pour adversaires les meilleurs escrimeurs de l’Angleterre, le chevalier de Saint-Georges lui-même, et les battit plus d’une fois. D’Éon n’était point d’ailleurs novice en cet art: déjà vers 1750, lorsque tout jeune avocat au Parlement de Paris il écrivait pour se faire remarquer d’érudits traités d’histoire ou d’économie politique, il s’y était distingué. Il n’avait fait que développer cette science des armes au cours de sa vie aventureuse et durant sa carrière à l’armée; aussi son âge déjà avancé ne l’empêcha-t-il pas de faire honneur à une réputation que son nouveau sexe rendait tout à fait piquante et extraordinaire. Bien qu’il reprît d’ordinaire pour tirer en public son ancien uniforme des dragons, d’Éon fit plusieurs fois assaut sous un costume mi-féminin et mi-masculin. Au mois de septembre 1793, il prit part dans ce bizarre accoutrement à un tournoi que le prince de Galles présida lui-même; il y remporta sur un officier anglais un brillant succès, et des estampes, qui sont aujourd’hui fort recherchées, fixèrent le souvenir de cette curieuse solennité. Le profit que lui procurait ce précieux talent le détermina même à entreprendre hors de Londres de véritables tournées. Les gazettes anglaises relatent les succès qu’il obtint à Douvres, à Canterbury, à Oxford. Ce fut au cours d’une de ces tournées, à Southampton, qu’arriva, le 26 août 1796, le malencontreux accident qui devait mettre une brusque fin aux succès d’escrimeur que la chevalière d’Éon remportait encore à l’âge de soixante-neuf ans. Le fleuret de son adversaire se cassa, lui faisant une sérieuse blessure. D’Éon fit publier dans les journaux le certificat des médecins qui l’avaient soigné et une adresse où, remerciant le public des marques d’intérêt qui lui avaient été données, il déclarait avec amertume qu’il serait réduit désormais à «couper son pain avec son épée».
Sa blessure le cloua au lit pendant quatre mois; dès qu’il fut transportable, on le ramena à Londres, où il eut encore à subir une longue convalescence. Il fut recueilli par une vieille dame anglaise, son amie, mistress Mary Cole, qui devait l’entourer et le soigner jusqu’à la fin de sa vie avec un touchant dévouement. La carrière aventureuse de d’Éon était bien finie désormais et son existence devait se terminer le plus platement du monde. Lui-même le constatait avec mélancolie: «Ma vie se passe à manger, boire, dormir; à prier, à écrire et à travailler avec mistress Cole à raccommoder le linge, les robes et les bonnets.»
Toutefois, en dépit de l’âge et de la maladie, d’Éon ne se résigna jamais entièrement à sa triste condition et, demeurant jusqu’à la fin aussi indomptable dans son énergie que tenace dans son espoir d’une meilleure fortune, se reprit à préparer et à solliciter son retour en France. Il sut intéresser à sa cause le citoyen Otto, commissaire de la République à Londres, et par son entremise envoya, le 18 juin 1800, à Talleyrand, ministre des relations extérieures, une longue requête, où il racontait ses services et exposait ses infortunes:
J’ai combattu le bon combat; j’ai 73 ans, un coup de sabre sur la tête, une jambe cassée et deux coups de bayonnette. En 1756 j’ai le plus contribué à la réunion de la France avec la Russie. En 1762 et 1763 j’ai travaillé avec succès, jour et nuit, au grand ouvrage de la paix de la France avec l’Angleterre. Depuis 1756 j’ai été en correspondance directe et secrète avec Louis XV jusqu’à sa mort. Je ne compte pour rien tout ce que j’ai fait pour ma patrie. Ma tête appartient au département de la guerre, mon cœur à la France et ma reconnaissance au citoyen Charles Max Talleyrand, digne ministre des relations étrangères, qui me rendra justice. Il ne me laissera pas périr de faim et de désespoir[270]...
Le désespoir n’était guère dans le caractère de d’Éon, car au moment où il envoyait cette lettre lamentable il s’occupait à préparer une édition d’Horace et un Anglais lui proposait en vue de cet ouvrage une collection de toutes les éditions anciennes du poète latin de 1476 à 1789. Sa misère cependant était telle qu’il en était réduit à engager chez un joaillier de Londres sa croix de Saint-Louis et ses bijoux; mais en même temps il se faisait délivrer par le citoyen Otto un passeport pour Paris et Tonnerre[271]. Les amis qu’il avait en France ne manquaient point de l’encourager d’ailleurs dans ses projets de retour et lui promettaient leur appui.
Barthélemy, l’ancien chargé d’affaires à Londres pendant la Révolution, devenu sénateur et bien vu par Bonaparte, s’offrait à présenter au tout puissant Premier Consul la chevalière, jadis illustre, qui plus d’une fois avait fait avec lui les honneurs de l’ambassade de France. C’est ce que lui écrivait son ami Falconnet, le 13 septembre 1802:
Mais vous, mon illustre amie, qu’allez-vous faire néanmoins? Je vous conseille toujours de partir. Plus vous attendrez et moins vous en aurez la facilité. Souvenez-vous de l’homme d’Horace:
Rusticus expectat dum defluat amnis; at ille
Labitur, et labetur in omne volubilis ævum.
Faites un paquet des choses précieuses, emportez-le. Disposez des autres pour qu’elles vous suivent au fur et à mesure. Mme Cole se chargera de les faire partir et tout cela vous arrivera. Le sénateur Barthélemy ne demandera pas mieux que de vous présenter au Premier Consul, et je ne doute point que vous n’obteniez sinon toute, au moins partie de votre pension. Quand vous serez en présence, tout s’arrangera. De loin, rien n’ira comme il faut. Venez pour le premier moment loger en hôtel garni; cette circonstance même peut n’être pas indifférente à vos succès. On s’apitoiera plus aisément sur le sort d’une héroïne à laquelle aucun parti n’a de reproche à faire, quand on la verra à son âge privée de toute ressource.
Mais soit que l’âge et la maladie l’empêchassent de se mettre en route, soit que découragé par tant d’efforts inutiles il n’attendît plus rien du changement, d’Éon demeurait à Londres. Il y connut des jours de noire misère, bien que plusieurs de ses anciens amis ou même certaines personnes de la société anglaise aient continué jusqu’à la fin de sa vie à lui porter intérêt et à le secourir. La marquise de Townshend, le duc de Queensberry, mistress Crawford lui envoyaient régulièrement quelque argent. Ses infirmités l’obligèrent à rester au lit pendant les deux dernières années de sa vie et il fut pendant toute cette triste période affectueusement soigné par la compagne dont il partageait le logis, Mme Cole. Il fit appeler plusieurs mois avant sa mort un Français, le docteur Élisée, ancien médecin des Pères de la Charité de Grenoble. Celui-ci, lorsque survint, le 21 mai 1810, la mort de d’Éon, ne fut pas moins étonné que Mme Cole du véritable sexe de l’étrange personnage qui, malgré l’âge, la misère et la maladie, avait mis son amour-propre à tenir son rôle jusqu’au bout. Un procès-verbal d’autopsie, rédigé par le chirurgien Copeland, permit d’enregistrer officiellement le mot du singulier problème qui, quarante ans durant, avait éveillé tant de curiosités et suscité tant de polémiques; mais, publié à une époque où l’attention publique était sollicitée par tant de grands événements contemporains, ce document qui fixait définitivement un point de la chronique du siècle passé ne fut guère remarqué. C’est seulement de nos jours que de patients érudits l’ont exhumé de l’obscurité des archives anglaises. Aucun mystère ne plane donc plus sur l’énigme que n’avait pu percer la sagacité même d’un Voltaire ou d’un Beaumarchais.