J’ai l’honneur d’être, etc.[267].

Par toutes ces preuves de civisme, d’Éon pensait bien attirer vers lui l’attention des patriotes français. Il avait du reste envoyé son neveu offrir ses services à l’Assemblée législative et l’avait chargé de présenter une pétition. La «citoyenne d’Éon» y exposait que, bien qu’elle portât des habits de femme depuis quinze ans, elle n’avait pas cependant oublié qu’elle était autrefois un soldat; que depuis la Révolution elle sentait revivre son ardeur militaire et que, prête à abandonner son bonnet et ses jupes, elle réclamait son casque, son sabre, son cheval et son rang dans l’armée:

Dans mon excessive impatience, écrivait-elle, j’ai perdu tout, sauf mon uniforme et l’épée que je portais dans ma première guerre. De ma bibliothèque il ne me reste qu’un manuscrit de Vauban que j’ai conservé comme une offrande à l’Assemblée nationale pour la gloire de mon pays et l’instruction des braves généraux employés à la défendre.

Cette lecture fut interrompue à diverses reprises par des applaudissements répétés et, mention en ayant été faite au procès-verbal, la pétition de la citoyenne d’Éon fut renvoyée au comité de la guerre, où elle devait rester d’ailleurs à tout jamais enterrée.

Mais si d’Éon sollicita vainement la République d’accepter ses services, il fut par contre vivement pressé lui-même de se rallier au parti du roi et de rejoindre à l’armée de Coblentz ces émigrés parmi lesquels la Convention ingrate l’avait inscrit. Il reçut d’un des royalistes fidèles qui avaient suivi les princes au delà des frontières la curieuse lettre suivante:

A Tournay, le 23 novembre 1791.

Serait-il possible, ma très chère héroïne, que vous tardiez plus longtemps à vous réunir à toute la noblesse française qui se rassemble depuis Coblentz jusqu’à Houdenarde: au moment où je vous écris il ne reste plus en France que les vieux nobles infirmes et les enfants; que diront tous les autres s’ils ne nous voient pas arriver soit à Tournay, où je suis, ou bien à Mons, Ath, Bruxelles et Coblentz? Oui, ma chère héroïne, si vous tardez beaucoup, vous n’arriverez donc qu’après le temps où vous pouvez acquérir beaucoup de gloire, et alors tous les braves chevaliers français vous diraient comme Henri Quatre à Crillon: «Pends-toi, brave Crillon!» Beaucoup sont surpris de ne pas vous voir où le vrai honneur conduit, et dans le nombre de ceux qui ne vous connaissent pas il en est qui disent que vous êtes démagogue: sur ce mauvais propos j’ai mis la main sur l’épée que vous m’avez fait faire et leur ai dit que je leur répondais sur ladite arme que je tenais de vous qu’avant peu ils vous verraient, et que si cela n’était pas, ladite épée vous serait envoyée avec une quenouille. Je ne vous dis pas cela, ma chère héroïne, pour vous exciter, parce que je vous crois trop bien pensante pour avoir besoin de l’être, mais bien pour vous assurer que je suis et veux être votre chevalier envers et contre tous.

En arrivant à Coblentz, où je vais, adressez-vous à M. de Preaurot, mon ami, auquel les princes ont donné leur confiance pour recevoir tous ceux qui arrivent. Oui, ma chère héroïne, avant peu tout ce qui est de gens honnêtes ne resteront en France que parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, à cause de leurs infirmités et de leur mauvaise fortune; il en est beaucoup au secours desquels viennent ceux qui le peuvent. Oui, je pense que nous voilà au moment que vous pourrez effacer la pucelle d’Orléans: quelle gloire pour notre bonne ville de Tonnerre, où l’on m’a marqué que l’on s’attendait des bons principes qui sont en vous que vous n’abandonneriez pas la cause de l’honneur.

Et plus bas, d’une autre écriture:

La baronne de l’autre monde ne peut rien ajouter au style du brave chevalier qui écrit cette lettre que le désir qu’elle a de voir arriver son héroïne; elle la prie d’adresser sa réponse à M. Mazorel, poste restante à Tournay, où elle sera bien reçue[268].