Une fille !… Hélas, oui !… Et je me demande encore, parfois, comment il a pu se faire que quelque chose, même celle qui était leur fille, ait pu naître de ce double néant !…
Elle s’appelait Rosalie !…
Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine insexuellement plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une très vieille ruine ; sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que de la laideur, rien… rien… rien !… Je ne la regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me représenta, exactement, cette chose incompréhensible… comment dirai-je !… oui, une chose « qui n’a pas été ».
On peut être très laid et très émouvant ; on peut être très laid et garder, en même temps, une étincelle de cet admirable rayonnement que donne la vie ; on peut être très laid et avoir, par exemple, une flamme dans les yeux, un timbre musical dans la voix, un joli mouvement du buste, une jolie flexion des hanches… moins que cela encore, un vague frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances mystérieuses et profondes !… Rien de pareil ne relevait d’une lueur de vie, d’une pointe de féminité, l’absolu effacement de la pauvre créature… J’ai dit qu’elle était anguleuse… Elle eût pu avoir, par conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés terribles… Non, pas même cela… Elle était anguleuse sans angles, heurtée sans heurts, et si grise et si décolorée que, dans n’importe quelle lumière, sur n’importe quel fond, aucun contour n’était apparent… Hoffmann nous a conté l’histoire de l’homme qui a perdu son ombre… Rosalie était ce personnage plus effarant qui avait perdu ses contours… Elle ressemblait à un fusain sur lequel quelqu’un, par hasard, aurait frotté la manche…
Et voici ce qui se passa, un dimanche.
Ce dimanche-là, lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort grave, et plus cérémonieux que d’habitude… et je remarquai qu’il avait endossé la longue redingote des grands jours…
— Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur absence pour causer sérieusement… En deux mots, voici la chose…
Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait, ah ! je m’en souviens, un chien engueulant une perdrix !…
— Voici la chose, répéta-t-il… Depuis longtemps, vous avez fait une impression profonde sur le cœur de ma fille… Elle vous aime, quoi !… Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a des principes… mais elle a une âme, une âme comme tout le monde !… Vous, vous n’êtes pas beau… Vous n’êtes pas un aigle… Mais enfin vous avez une bonne place… et puis vous êtes un brave garçon… C’est ce qu’il faut, dans un mariage… Sans compter que nous sommes de vieux amis… et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille… vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec nous… C’est évident… Donc, il faut vous marier tous les deux… et le plus vite possible !… Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce que le commerce ne va pas… Mais je sais que vous n’êtes pas un homme intéressé… Vous êtes un brave garçon… D’ailleurs, Rosalie a un trousseau, un tas de choses utiles dans un ménage…
Il parla longtemps… Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des choses violentes…