A cette époque, j’étais vierge, vierge de corps… mais non de pensée. Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus terribles amours… Oui, dans ma petite chambre froide et toujours solitaire, devant ma caisse et mes guichets, j’avais par la pensée, par le cerveau, connu jusqu’aux suprêmes exaltations de la chair, tous les mystères et toutes les secousses de l’amour… J’avais aimé plus que des femmes, des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche… J’avais aimé les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes reines… Tout ce que l’art, la légende et l’histoire avaient incarné dans le marbre, dans le rêve et dans la vie, de créatures splendides, tout ce qui, jadis, avait vécu d’une vie exceptionnelle, dans la passion sublime et dans la sublime impudeur, je l’avais possédé réellement, physiquement… Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres, et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds brocarts réservés aux caresses des rois…

Et voilà que tout cela allait disparaître… et que sur tout cela l’ombre de Rosalie, l’ombre grise et fétide de Rosalie allait s’allonger…

Le vieil ami de ma famille parlait toujours… Il parlait encore quand ces dames rentrèrent… Alors il se leva, et il dit :

— Vous ne savez pas !… Charles me demandait la main de Rosalie ! Charles n’est pas beau et ce n’est pas un aigle… mais je la lui ai donnée tout de même… Est-ce vrai, Charles ?

J’aurais voulu crier, hurler… prendre une chaise et en asséner des coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages… Je répondis :

— C’est vrai !…

Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore :

— Embrassez-vous, mes enfants !

Durant cette horrible soirée de fiançailles, il ne fut question que du « commerce qui ne va pas ». En vain j’essayai de rappeler à moi les visages glorieux, les bouches voluptueuses, les corps de beauté de mes amantes… Elles avaient disparu, et c’étaient le visage gris, la bouche grise, le corps effacé de Rosalie, qui les remplaçaient à jamais !…

Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche comme un sentiment bas et indigne de moi… Mais je n’en suis pas le maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et que si elle est la créature imparfaite, inachevée, ridicule qu’elle est, ce ne fut pas de sa faute… Née de ces larves visqueuses, dans ce milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être autre qu’elle n’était ? Est-ce que du chardon qui pousse entre les pierres peut sortir une belle rose éclose et nourrie dans les terreaux gras et chauds ?… Et puis, est-ce que le chardon n’a pas une beauté, une beauté plus forte que la rose, et plus émouvante et plus tragique ?