Rosalie, n’avait pas bougé. Elle ne me regardait pas… elle ne regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit mouvement bizarre, comme en ont les moutons qui ruminent…

— Rosalie lui dis-je… savez-vous ce que c’est que l’amour ?

— Non !… je ne sais pas !… bégaya-t-elle.

— Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que c’est que l’amour, vous verrez que c’est une chose bien monotone, bien ennuyeuse, et, parfois une bien sale chose… Mais auparavant, laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal… C’est un auteur admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez jamais…

Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire, m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que cette lecture faisait sur son âme… Elle avait ses pauvres cheveux ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son crâne… Oh ! ce petit ruban bleu, qu’il était mélancolique !… Une fois, je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des soubresauts nerveux… Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller de larmes silencieuses… Une fois, je vis que Rosalie était endormie, la bouche ouverte, et soufflant une odeur fade… une odeur de pourriture !… Alors, je fermai le livre… Et, moi aussi, je m’endormis !

Telle fut la première nuit de nos noces !…

Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme eût pu m’aimer… Elle n’était pas méchante, elle ne pouvait pas être méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la passion, de la beauté, du rêve… Il fallait la faire naître à l’amour, voilà tout ! C’était une pauvre créature embryonnaire, à peine formée, à peine vivante, et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la création !… Que ne l’ai-je réveillée ? Que ne lui ai-je ouvert les yeux aux splendeurs de la vie ? Le pouvais-je ?… Oui, j’ai aujourd’hui cette impression et ce remords que je le pouvais. Je le pouvais, car la vie était en moi, avec tous ses tumultes, et toutes ses flammes et toutes ses passions… Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On ne parle pas seulement par la voix ; on parle par le regard, par le geste et par la caresse. Il m’était facile de la prendre, dans mes mains, argile informe, et de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt de la chair… du sang… de la pensée. Jamais son esprit, jamais son cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon esprit et dans mon cœur, comme dans un palais plein de musiques, de danses, de fêtes et de fleurs !… Et je l’en ai chassée !

Et pourtant, elle avait pleuré ! La nuit de notre mariage, si petite, si pauvre, si douloureusement pauvre, avec sa face grise et son petit ruban bleu qui nouait ses cheveux de vieille, elle avait pleuré !… C’est donc qu’il y avait en elle une source de sensibilité, de souffrance, d’amour !…

Pourquoi ne les ai-je pas bues, ces larmes qui n’étaient pas des larmes de rage et de dépit, mais des larmes de tendresse, j’en suis sûr, des larmes d’imploration silencieuse ?… Pourquoi ce corps triste, cette chair grenue, qu’un peu de pitié, qu’un peu de joie, qu’un peu de confiance eût transfigurées, pourquoi ne les ai-je pas attirées et retenues contre mon corps et contre ma chair ?… Et pourquoi ne l’ai-je pas saisie dans mes bras en lui disant :

— Mais non, tu n’es pas une femme effacée et grise, mais non, tu n’es pas laide, mais non, tu n’es pas une larve humaine, puisque tu pleures !… La souffrance et la joie, et la volupté, ont des pouvoirs magiques sur les êtres les plus dénués et les choses les plus repoussantes, et elles les transforment en beautés… C’est comme le soleil qui met de l’or sur les pires cailloux du chemin et qui change, en manteau de pourpre, les haillons sordides du mendiant !… Vois l’eau !… Est-ce que l’eau, l’eau des fleuves et des lacs, et l’eau des petites sources, sous les branches retombantes, est belle par elle-même, par elle seule ?… Elle n’est belle que par la lumière, par les frissons et les formes mouvantes de la lumière qu’elle reflète… Tu es, chère âme, une eau qui n’a rien reflété encore… Et voici, enfin, la lumière, je te donne enfin la lumière !…