Un soir, mon père revenant de ses tournées à travers les bois, nous ramena un chien. C’était un petit chien à taches jaunes et blanches, très laid, très maigre et très craintif. Il avait le poil triste et sale et il boitait de la patte de derrière, mais comme il me parut joli dans sa laideur, si tant est qu’un chien, ou une bête quelconque, puisse jamais être laid. Dans la nature, rien n’est laid que l’homme, du moins rien ne nous paraît laid que l’homme, parce que nous savons ce que l’homme pense et dit… Et nous trouvons belles les fleurs et les bêtes, parce que nous ne comprenons rien à ce qu’elles pensent et à ce qu’elles disent. En deux mots, ce chien était un résumé de toutes les races de chiens, j’entends les races pauvres et vagabondes. Il appartenait à cette catégorie de chiens prolétaires qu’on appelle des loulous.
Lorsqu’il entra dans la salle à manger, où nous étions ma mère et moi, mon père avait encore sa peau de bique, et il tenait le chien sous son bras gauche… Et c’était une chose étrange. Ayant aperçu ce nouvel hôte, ma mère s’écria, consternée :
— Qu’est-ce que c’est encore que ça ?
— Ma foi ! c’est un chien ! répondit mon père, qui était peu descriptif.
Et, tous les deux, ils s’invectivèrent âcrement.
Moi, pendant ce temps-là, j’observai que le petit chien qui semblait avoir très peur de mes parents semblait aussi me regarder avec sympathie… oui, avec sympathie, je l’affirme ! Il y avait, dans ses yeux, vifs, mobiles et graves, quelque chose comme une tendresse pour moi, quelque chose comme une prière vers moi… J’en fus ému et charmé, et je l’aimai, tout de suite, de sa confiance. Ah ! qui connaîtra jamais l’âme inconnue des chiens, et ce qu’elle contient de surhumanité merveilleuse ; mais il ne fallait pas que je songe à prendre sa défense. Il eût suffi que j’exprimasse devant ma mère, le désir de faire de ce chien un petit compagnon de ma pensée et de mes jeux, pour qu’elle s’empressât aussitôt de le chasser.
La dispute dura longtemps, et elle fut très vive. Le chien en suivait toutes les phases avec des regards effarés et suppliants, à la fois.
Il fut convenu, pourtant, qu’on le garderait, mon père ayant fait remarquer que si notre voisin, l’épicier, qui avait été dévalisé, huit jours avant, de toutes ses chandelles et de tout son café, avait eu un chien pour l’avertir de la présence des voleurs, il n’eût peut-être pas été dévalisé. Il déclara :
— Je te dis que ces chiens-là, c’est très bon pour les voleurs et pour les rats… Ça éloigne les uns, et ça mange les autres !… Ah !…
Et il ajouta :