— Enfin ! Il faut en passer par tout ce que tu veux ! Jamais tu ne ferais rien pour moi… Moi, je ne compte pour rien, ici. Ta domestique, et puis voilà tout !… Pourvu que tu trouves la soupe bonne, et ton linge propre… Ça te suffit !… Quant à moi !… Un chien… Dans la situation où nous sommes ! Je vous demande un peu !
Délivré de la peau de bique, Bijou alla, aussitôt, les oreilles tombantes et la queue basse, se cacher, sous le buffet, où il demeura, toute la soirée, allongé sur le ventre, à regarder d’un regard un peu étonné, singulièrement psychologique, les nouveaux maîtres chez qui il allait vivre désormais.
J’étais enchanté.
J’allais donc avoir enfin un compagnon, un ami de toutes les heures, un être intelligent et bon, et fidèle, avec qui je pourrais causer, en toute liberté, en qui je pourrais verser toutes mes confidences, mes chagrins, mes ennuis, mes joies… mes joies !… Eh ! bien, oui, mes joies !… Puisque j’en aurai, maintenant, des joies, et qu’elles me viendront de lui.
Ah ! comme Bijou me parut supérieur à M. Narcisse, et comme notre amitié ne serait troublée par rien de mystérieux et de gênant !…
J’augurai mille choses agréables et infiniment douces et d’une absolue sécurité en songeant à cette amitié future, car j’avais remarqué que, de son côté, Bijou avait dû faire, avait fait, relativement à moi, des réflexions pareilles aux miennes. J’avais remarqué également cette chose touchante, et dont je vous garantis, à vous qui lirez ces pages, l’exactitude : lorsque, après la discussion qui s’était élevée entre mon père et ma mère, il avait été, enfin, décidé qu’on ne chasserait pas Bijou, qu’on le garderait à la maison, le petit chien avait dressé les oreilles, et remué la queue, en signe de contentement… Il avait tout compris, le cher animal !… Et il semblait se dire à soi-même :
— Voilà deux êtres grossiers, ridicules, ignorants, avares, qui ne m’aimeront jamais — car ils ne peuvent pas savoir ce qu’est le cœur d’un chien — qui me battront, peut-être !… Il n’importe, et qu’est-ce que cela me fait ?… S’il n’y avait qu’eux, parbleu ! il est bien sûr que je m’en irais à la première occasion !… Oui, mais il n’y a pas qu’eux… Il y a aussi un petit garçon… et dans ce petit garçon que voilà, dans ce petit garçon silencieux et triste, et bon, bon, bon, j’aurai un ami délicieux, un gentil petit ami qui me caressera, qui me parlera, qui me contera des histoires, et dont je sens que l’âme est comme la mienne, tendre et fidèle… et qui n’est pas bête non plus, et qui trouvera bien le moyen de me donner, de temps en temps, des morceaux de sucre… Non, non, je n’irai pas voler de la viande chez les bouchers, et je ne pisserai pas sur les meubles, et je serai soumis, respectueux avec ces deux horribles gens, pour être aimé de ce petit garçon !… Et je sauterai sur ses genoux, et je lui lécherai les joues, et je trottinerai derrière lui quand il ira dans la campagne ou à travers les rues !… Et je mordrai aux jambes les méchants qui le frapperont… Et je serai un bon petit chien, comme il est un bon petit enfant !
Je n’avais pas eu tort de prêter à Bijou toutes ces gentilles paroles et toutes ces braves intentions. Car, le lendemain matin, étant descendu avant ma mère à la cuisine, j’aperçus Bijou qui, dès qu’il m’eut vu, vint à moi, la queue joyeuse, et me sauta aux jambes…
— Oaou ! oaou ! oaou !…
— Oui ! oui !… mon petit Bijou, je te comprends bien. Et nous nous amuserons tous les deux !… Et nous nous dirons des choses que nous n’avons dites encore à personne, parce que, vois-tu, personne ne comprend les petits chiens et les petits enfants.