Ma mère avait une amie qui élevait des poules en grande quantité ; vous pensez bien que ce n’était pas pour son plaisir qu’elle les élevait : elle les élevait pour les engraisser, les malheureuses bestioles, et pour les vendre. C’était une femme très méchante, et qui n’avait dans l’âme aucune générosité. Avoir tenu dans ses mains un être quelconque, un être avec un cœur qui bat et des yeux qui regardent, et des veines qui charrient la chaleur et la vie, et livrer cet être au couteau !… n’est-ce pas une chose monstrueuse ?… Mais voilà un genre de réflexion que la brave femme ne faisait jamais !…
Un jour, elle s’aperçut, avec stupeur, que sa basse-cour était ravagée par la diphtérie. Ses poules mouraient, mouraient, comme les mouches en novembre. Tous les matins, on en trouvait deux, cinq, dix, quinze, toutes raides, à la crête noire, sur le plancher des poulaillers… Et la brave femme se lamentait, Dieu sait comme, et elle pleurait, et elle criait :
— Les pauvres bêtes !… Les pauvres bêtes !
Mais ce n’était pas sur « les pauvres bêtes » qu’elle pleurait, c’était sur elle-même. Sur le conseil d’un hygiéniste, elle commença par désinfecter sa basse-cour ; puis, elle mit à part, à l’autre bout de sa propriété, dans une sorte de petit lazaret, les poules notoirement atteintes du mal… Elle les soigna avec un dévouement, ou plutôt, avec une ténacité surprenante. Le dévouement suppose de la noblesse, des qualités d’âme que n’avait point l’amie de ma mère ; la ténacité évoque tout de suite un intérêt cupide. En effet, si elle souffrait, si elle se désespérait de la maladie de ses poules, ce n’est point qu’elle les aimât d’avoir été gentilles, c’est que c’était pour elle pertes d’argent ou gains compromis !
Quatre fois par jour, elle se rendait au petit lazaret, avec toute une pharmacie compliquée et bruyante… Et c’était une grande pitié, vraiment, que de voir ces misérables poules, le dos rond, la plume triste et bouffante, la tête basse, rester immobiles, des journées entières, à regarder quoi ! Elles ressemblaient à ces pauvres malades qui se navrent, sur des bancs, dans des jardins d’hospice…
Accroupie au milieu du lazaret, la bonne femme les prenait une à une, les tâtait, les auscultait, leur nettoyait la gorge au moyen de longs pinceaux trempés dans des huiles antiseptiques… Puis, elle leur introduisait de force, dans le gosier, des boulettes de viande poudrées de quinquina. Et c’étaient des luttes, des cris, des battements d’ailes, un supplice enfin, pour les petites malades. Aussi, lorsqu’elles voyaient arriver de loin leur maîtresse, avec son tablier blanc, et sa pharmacie, et son panier de torture, elles se mettaient à glousser de terreur, à sautiller sur leurs pattes, et elles cherchaient à fuir…
Or, une fois que j’étais chez la bonne femme et que je l’accompagnais au lazaret, voici ce que je vis… Oui, en vérité, voici ce que je vis…
Aussitôt qu’elles nous eurent aperçus, la vieille et moi, traversant les pelouses et piquant vers le lazaret, trois poules survinrent clopin-clopant, se ranger devant leurs augettes remplies de millet, et, avec des mines ostentatoires et sournoises, avec des mouvements extraordinairement précipités, elles firent semblant de manger, avidement… Vous avez bien lu, n’est-ce pas ?… Elles ne mangèrent pas : elles firent semblant de manger. Et le plus étonnant, c’est que, entre chaque coup de bec dans l’augette, elles nous regardaient d’un œil malicieux, et elles paraissaient nous dire :
— Vous voyez, mes braves gens, que nous sommes guéries, et que vous n’avez plus besoin, dorénavant, de nous racler la gorge, et de nous introduire ces horribles boulettes qui nous dégoûtent et nous font si mal… Admirez comme nous sommes de vaillantes poules, et quel appétit est le nôtre… Remportez vos boîtes, vos fioles, vos pinceaux !… Ah ! ah !…
Et, en effet, je ne m’étais pas trompé. Elles faisaient semblant de manger d’un appétit furieux, en tapant du bec, frénétiquement, dans l’augette qui, peu à peu, se vidait.