Tels sont mes rêves, la nuit ; tels sont toujours mes rêves !… Pourquoi ces rêves, et jamais d’autres ?… Y a-t-il donc un symbole dans les rêves ?
J’en ai dit assez, je pense, sur mon adolescence solitaire, rêveuse et triste, pour bien faire comprendre le pauvre être silencieux, ignorant, timide et passionné que j’étais, lorsqu’il fut, un beau soir, décidé par mes parents que j’irais à Paris. Je dis mes parents et ce n’est exact que pour l’un d’eux, car mon père n’approuvait pas ce départ, et il invoquait, à l’appui de sa résistance, des raisons comme celle-ci, qu’il émettait, du reste, la bouche molle, le regard incertain, avec l’air de « s’en fiche », si je puis dire :
— Il est bien trop bête, pour aller à Paris… Pour un autre, parbleu ! Paris serait la fortune !… Ah ! si j’avais été à Paris, moi !… Mais lui !… Que veux-tu qu’il fasse à Paris !… Jamais il ne se reconnaîtra dans les rues de Paris… Ah ! le pauvre enfant !…
Ma mère était d’un avis différent… On sentait, dans toutes ses paroles, la hâte qu’elle avait de se débarrasser de moi… Pourquoi ? Est-ce que je la gênais ? Est-ce que je la contrariais en quoi que ce fût ? Cela me fit de la peine, non pour moi, je vous assure, mais pour elle… Je n’aimais pas à la surprendre en flagrant délit d’égoïsme et de dureté. Aux objections, d’ailleurs, de plus en plus indécises de mon père, elle répliquait :
— Une place comme ça !… C’est une chance incroyable… une occasion unique. Si nous n’en profitons pas, nous l’aurons toujours sur les bras !… Que peut-il devenir ici, sinon manger de la nourriture qu’il ne gagne même pas !…
— Enfin, il t’aide… Il tient tes livres !
— Eh bien…! il ne manquerait plus que ça !
— Oui, mais, Paris !… Paris !…
— Voilà-t-il pas une grande affaire ?… Il s’arrangera, donc !…
Or, cette chance, cette occasion unique, cette place obtenue, grâce à je ne sais plus quelles recommandations de curés, c’était une place moitié de comptable, moitié de copiste, dans une administration dont après trois ans je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle administrait, et si elle était commerciale, industrielle, financière, artistique, politique, religieuse, militaire, maritime, coloniale, étant un peu tout cela, et bien d’autres choses encore…