Quand il fut mort, je redevins plus seul que jamais !… Et d’avoir connu l’amitié d’une petite bête, la solitude me fut quelque chose de plus pesant et de plus atroce.
C’est ainsi que je fus amené, peu à peu, par la privation de tout amour, à ne vivre qu’en moi-même, à me créer des figures, des aventures et des paysages purement intérieurs. Toute la journée, dans une petite pièce sombre qui donnait sur une cour noire et sale, occupé à la tenue des livres et à la correspondance commerciale, travaux que je finis par rendre absolument mécaniques, je ne sortais jamais plus, dans la ville ni dans la campagne. Depuis le départ de M. Narcisse, il n’y avait plus de fleurs chez nous, non, même plus de fleurs, sinon le bouquet nuptial de ma mère, qui se désagrégeait, sous un globe, dans la salle à manger… La sorte de petite grâce, l’espèce de petit parfum que nous avait apportés la présence du lamentable professeur, tout cela avait disparu… A peine si j’avais la curiosité de regarder dans la rue où c’étaient, sans cesse, les mêmes visages, les mêmes choses, les mêmes bêtes qui passaient, avec des habitudes chaque jour pareilles et des mouvements qui, jamais, ne se renouvelaient !… Les petites villes ont, même sur les bêtes, des influences déplorables et des contagions d’abrutissement… Quand j’avais des loisirs et des livres, je lisais ; c’était là mon unique récréation. Mais j’ai déjà dit que je n’avais pas souvent de livres !
J’en arrivai très vite, et presque sans souffrir, à m’abstraire de toutes choses ambiantes, même des événements quotidiens de la maison, même de mon père, de ma mère, de la vieille femme de ménage, des clients, qui n’étaient plus pour moi que de vagues ombres, projetées sur le carreau de la boutique, ou glissant sur les murs. La conversation de mes parents, le soir, leurs querelles, aiguës et glapissantes, leurs plaintes, leurs conseils et leurs reproches, tout cela n’avait pas plus d’importance dans ma vie muette et fermée aux bruits extérieurs, que le bourdonnement des mouches, dans l’arrière-boutique où je travaillais, ou que le vent soufflant du dehors, sur les toits de la ville !… Et encore, il m’arrivait, parfois, d’écouter le vent… Il avait des musiques que j’aimais…
Ayant très peu vu, très peu vécu, mais beaucoup senti déjà, j’avais accumulé en moi, retenu en moi assez de formes différentes, assez de pensées et de sentiments divers pour me construire une existence silencieuse au dehors, violente et grondante au dedans, en somme, pleine de beautés plastiques et morales — du moins, je les jugeais telles… Cette existence, que je ne puis mieux comparer qu’à un temple dans un désert, je la peuplai de toutes sortes de choses et de toutes sortes de gens, faits de ce que j’avais saisi au passage, empruntés aussi à ce que j’avais lu dans les livres… Et mon imagination achevait le reste… Évidemment, cela était souvent incohérent et chimérique. Il y manquait, en plus de l’harmonie, la force créatrice de la réalité, mais je m’y amusai extrêmement. Et je ne tardai pas à développer en moi, chaque jour davantage, par un entraînement continuel, par une espèce de curieux automatisme cérébral, cette puissance d’idéation, cette frénésie d’évocation si extraordinaire, que mes rêves prenaient, pour ainsi dire, une consistance corporelle, une tangibilité organique, où mes sens se donnaient l’illusion parfaite de s’exercer, de s’exalter mieux qu’à des réalités ! J’ai connu, sans me rendre compte de leur mécanisme, et sans y aider autrement que par le cerveau, j’ai connu, dès l’âge de treize ans, des plaisirs sexuels d’une singulière complication et d’une acuité de possession telle, que je ressentais, à les éprouver, d’obscures et mortelles terreurs.
Mais je restais chétif, de nature rétrécie, de membres grêles et insuffisants, de muscles mous ; j’avais, comme aujourd’hui — car je n’ai pas vieilli, étant né vieux — la peau étiolée, fripée et toute grise, mes veines charriaient un sang pauvre et mal coloré ; mes poumons respiraient avec effort, comme ceux d’un pulmonique. Toutes ces tares physiologiques, je les attribue à cette tension permanente de mon cerveau qui, de tous mes organes, était le seul qui fonctionnât… Étant toujours assis, je n’ai pour ainsi dire pas grandi, et à seize ans, mon dos était voûté ainsi qu’un dos de vieillard…
Hier, en fouillant dans un tas de choses inutiles et depuis longtemps mises au rebut, j’ai retrouvé une photographie de moi, faite, à cette époque, sur le désir de ma mère, par un photographe ambulant. Pourquoi ma mère a-t-elle eu cette idée bizarre de faire fixer mon image d’enfant, qui accuse son atroce égoïsme, et ce que sa maternité eut d’insensible et d’imprévoyant ?… Cette photographie est un peu effacée et toute jaune. Mais les traits et l’expression du visage demeurent sur le fond disparu. Eh ! bien, je n’ai pas changé… Je suis tel que j’étais alors… un petit vieux triste et fané. Non, en vérité, je n’ai pas vieilli, sinon que mes cheveux, rares d’ailleurs, ont pris une teinte ternement blanchâtre, et que mes dents — celles, du moins, que je n’ai pas perdues — sont devenues toutes noires et pareilles à des racines d’arbuste mort… Et voyez combien il y avait peu de vie physique en moi, ce qu’il y avait en moi peu de sève : ma barbe n’a pas poussé ! Enfant, j’avais l’air d’un vieillard ; vieillard, je ressemble à un enfant malade !… Et pourtant, quel est l’être humain en qui se soient concentrées plus de flammes que dans ce corps chétif que je suis, plus de flammes dévoratrices et meurtrières, et qui soit allé, comme moi, jusqu’au bout de son désir ?…
Chose curieuse, autant mes rêves, dans l’éveil, étaient exubérants et magnifiques, autant, dans le sommeil, ils étaient plats, pauvrement et douloureusement plats ! Je n’avais alors et je n’ai encore maintenant que des rêves d’inachèvement, que des rêves d’avortement !… Je ne pouvais et je ne puis saisir quoi que ce soit, dans mes rêves, ni rien étreindre, ni rien atteindre, ni rien toucher !… Et, par un contraste bizarre, ce ne sont, dans ces rêves-là, que des représentations vulgaires, des figurations inférieures de la vie !…
Ainsi, me voilà dans une gare… Je dois prendre le train… Le train est là, grondant, devant moi… Des gens que je connais et que j’accompagne, montent dans les wagons avec aisance… Moi, je ne puis pas… Ils m’appellent… Je ne puis pas, je suis cloué au sol… Des employés passent et me pressent : « Montez donc !… Montez donc !… » Je ne puis pas… Et le train s’ébranle, s’enfuit, disparaît. Les disques ricanent de mon impuissance ; une horloge électrique se moque de moi… Un autre train arrive, puis un autre… Dix, vingt, cinquante, cent trains se forment pour moi, s’offrent à moi, successivement… Je ne puis pas… Ils s’en vont, l’un après l’autre, sans qu’il m’ait été possible d’atteindre, soit le marchepied, soit la poignée de la portière… Et je reste, toujours là, les pieds cloués au sol, immobile et nu — pourquoi nu ? — devant des foules dont je sens peser sur moi les mille regards ironiques.
Ou bien, je suis à la chasse… Dans les luzernes et dans les bruyères, à chaque pas, se lèvent bruyamment des perdrix… J’épaule mon fusil… je tire… Mon fusil ne part pas, mon fusil ne part jamais… J’ai beau presser sur la gâchette. En vain ! Il ne part pas !… Bien souvent, les lièvres s’arrêtent et me regardent curieusement ; les perdrix s’arrêtent dans leur vol, devenu immobile, et me regardent aussi… Je tire… je tire !… Il ne part pas… il n’est jamais parti !
Ou bien encore j’arrive devant un escalier… C’est l’escalier de ma maison. Il faut que je rentre chez moi !… J’ai cinq étages à monter… Je lève une jambe, puis l’autre… et je ne monte pas !… Je suis retenu par une force incoercible, et je ne parviens pas à poser mes pieds sur la première marche de l’escalier… Je piétine, je piétine, je m’épuise en efforts d’inutile ascension… Mes jambes vont l’une après l’autre, avec une rapidité vertigineuse… Et je ne monte pas !… La sueur ruisselle sur mon corps, la respiration me manque… Et brusquement, je me réveille… le cœur battant, la poitrine oppressée… la fièvre dans toutes mes veines où le cauchemar galope…