— Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il… Et surveillez-le !…
Le camelot protesta pour la forme :
— Je suis un bon citoyen, moi… Ça ne se passera pas comme ça !…
Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent…
Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la chambre qu’éclairaient maintenant deux bougeoirs, posés sur la cheminée, et une lampe à pétrole, sur une petite table encombrée, je me rappelle, de chiffons rouges. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang s’élargissait… Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi, s’épongea le front, souffla… Et, après m’avoir considéré avec attention durant quelques secondes, il dit :
— Voyons ça !… voyons ça !… A nous deux, maintenant.
Je n’étais pas ému… Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit très libre… Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait plus… Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble brisé, d’un vieux tapis déchiré… Non, en vérité, je n’avais plus la sensation que cette chose inerte eût été une personne vivante… Toute ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait, aux jarrets ployés, des rides crapuleuses… Pas une seconde, en le regardant curieusement, comme on regarde une caricature, je ne songeai qu’il y eût, sous ce visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, qu’il y eût une force sociale… plus qu’une force sociale, mais la société tout entière, avec ses droits implacables de juger et de punir !…
J’y ai pensé depuis, bien des fois, à cette fiction abominable et terrifiante qu’on appelle : la société !… Et bien des fois, je me suis demandé par suite de quelles déformations morales, de quelles aberrances intellectuelles, ceux à qui la prétendue société délègue ses droits arbitraires de juger et de punir, ont-ils, tous, un air de parenté physique, une ressemblance matérielle qui fait que depuis plus de deux mille ans, toutes les faces de juges sont pareilles, et portent les mêmes tares sinistres d’iniquité, de férocité, et de crime !…
Cette observation ne s’applique pas à mon commissaire de police dont le visage, au lieu des tares professionnelles, se contentait de montrer des tares d’alcoolique, et une laideur rubiconde si joyeuse qu’il ne me vint pas à l’idée de trembler devant lui, comme quiconque, innocent ou coupable, doit trembler, jusqu’au tréfonds de ses moelles, devant le juge qui l’interroge…
J’examinais donc le brave commissaire, et je ne le voyais plus dans la chambre où il était assis devant moi, c’est-à-dire, dans sa fonction sociale ; je le voyais dans sa fonction humaine, c’est-à-dire au petit café où il devait, tous les jours, enluminer sa trogne et vernir ses joues et perdre, de plus en plus, dans la joie de boire, dans le rêve charmant d’être saoul, la cruauté de son métier… Et je l’aimais véritablement d’être un ivrogne, car les ivrognes sont de braves gens, et, toujours, d’admirables poètes.