Je fus donc conduit au Dépôt. Durant la route, le camelot ne cessa de protester :

— Je suis un citoyen français !… Je me plaindrai à Rochefort !…

Il y avait eu, dans la journée, une rafle de malfaiteurs et de filles publiques. Toutes les salles de cette abominable prison étaient encombrées, pleines de figures assez sinistres, il est vrai, mais dont j’eus plus de pitié que d’horreur. Je n’essaierai pas de dépeindre la saleté et la malodeur de ces salles. Cela dépasse toute imagination, et je ne crois pas qu’il y ait, dans la langue, des mots assez forts, assez vengeurs, pour en donner l’idée. L’impression sur ma personne physique fut telle que je faillis m’évanouir. Il me sembla que je venais de recevoir, d’un coup, le choc de toutes les maladies mortelles. De fait, l’air chargé de miasmes trop lourds était irrespirable. Il s’agglutinait à mes bronches comme de la matière solide, âpre et gluante.

Quant à l’impression morale que j’en ressentis, ce fut pire encore. Longtemps, je fus accablé comme sous le poids d’une chose trop pesante et douloureuse.

Ce qui, dans ce grouillement humain, apparaît plus que le vice et le crime, c’est la pauvreté, la détresse infinie où la société peut précipiter des êtres vivants et qui ont, si rudimentaires, si déformés qu’ils soient, un cerveau et un cœur, de la pensée et de l’amour !… Ces deux choses mystérieuses et qui font la créature humaine, il n’est pas un regard où je ne les aie reconnues, même aux yeux des plus brutes et des plus déchus !… Et ces êtres qui, malgré tout conservent dans les ténèbres de leur raison et de leur conscience, une petite lueur, ou plutôt un reflet pâle et trouble de cette lueur d’humanité, on les traite comme on n’oserait pas traiter des rats ou des cloportes !… Ici, dans la promiscuité hideuse de ces salles, tous les âges sont confondus… A côté des vagabonds endurcis, des vieux routiers de la débauche et du crime, se voient des enfants, de pauvres enfants de douze ans, à qui il serait facile, pourtant, d’éviter de pareils contacts et qui, bien souvent, gardent, d’une seule journée ou d’une seule nuit passée dans cet enfer, une flétrissure éternelle… Ils sont entrés, ignorants et aussi purs qu’il est possible à de petits abandonnés de l’être, et ils en sortent, souillés dans leur corps, quelquefois, dans leur âme, toujours ! C’est l’apprentissage, par l’État, par la justice de l’État, du bagne et de l’échafaud.

Parmi toutes ces créatures de hasard, parquées plus barbarement que des bêtes dans cette geôle immonde du Dépôt, je ne doutai point qu’il s’en trouvât beaucoup d’innocents comme je l’étais moi-même, et, d’autres, plus douloureux encore, dont le seul crime était que devant tant de maisons, tant de magasins gorgés, tant de richesses gaspillées, ils n’eussent ni un abri, ni un vêtement, ni un morceau de pain !… Et, à l’aspect frémissant de toutes ces misères je me souvins avoir vu, il n’y avait pas trois jours, ce drame effrayant… mais combien banal, et de tous les jours !

Ce matin-là, à mon heure habituelle, je me rendais, obéissante machine, à mon bureau. Il pleuvait… Une de ces petites pluies parisiennes si lentes, si tristes et qui vous traversent l’âme, plus encore que le vêtement. Dans la rue, pleine de flaques, devant la boutique d’un épicier, il y avait un gros tas d’ordures… Les gens allaient et venaient, courbés sous des parapluies luisants, et l’eau, jaune et sale, gargouillait dans les ruisseaux. Un chien passa qui, ayant flairé le tas d’ordures, continua sa route, dédaigneusement, dans sa jugeotte impeccable de chien, sans doute : il avait compris qu’il n’y avait rien pour lui. Ensuite, une vieille femme, vêtue de guenilles, le visage décharné, survint, marchant péniblement sur le trottoir. Ce qui lui servait de vêtements ruisselait de pluie, alourdissait encore son allure lourde et chancelante… Elle avisa le tas qu’avait méprisé le chien, s’arrêta, courba son échine très âgée, et se mit à fouiller dans l’ordure avec ses mains. Que cherchait-elle ? Comme tous les pauvres maudits qui gardent, en eux, l’impossible espoir des trouvailles libératrices et qui voient luire la fortune dans les déchets, dans les vomissures des maisons, peut-être espérait-elle trouver un objet de prix qu’elle aurait pu vendre, ou simplement un morceau de pain qu’elle aurait pu manger !… Je la regardais avec une curiosité pitoyable, et la pluie qui tombait plus fort, à ce moment, s’acharnait sur sa robe qui, collée, laissait voir sa déplorable ossature… Sa main fouillait, comme un crochet, l’ordure… Tout à coup, elle agrippa une orange dont la moitié était pourrie et couverte de moisissures !… Elle en essuya l’ordure sur l’ordure de sa manche et vivement, avec un geste d’affamée, elle la porta à sa bouche, et se mit à la manger avidement, voracement, gloutonnement… J’eus le cœur étreint par une grande angoisse… Je n’avais pas imaginé que les pauvres en fussent arrivés à cette infamie de la pauvreté qui leur jetait la bouche aux ordures de la rue !… Je tâtai si j’avais quelques sous dans ma poche, et y trouvant une pièce de cinq francs, je la donnai à la vieille, les yeux pleins de larmes… Alors, la vieille prit la pièce du même geste âpre et farouche avec lequel elle avait pris l’orange, sans me remercier, sans même me regarder… Et, barbotant dans les flaques, presque légère, elle traversa la rue et se précipita dans la boutique d’un marchand de vins où, bientôt, elle disparut… Et j’espérai… ah ! oui, je vous le jure, j’espérai avec ferveur qu’elle se saoulerait et qu’elle achèterait, avec ma pièce blanche, un peu d’oubli et un peu de joie !

J’examinai toutes les figures autour de moi… Oui, vraiment, c’étaient des figures de crime, parce que c’étaient des figures de faim… Combien y avait-il de ces souffrances, des souffrances pires, sans doute, parmi tous les guenilleux dont les salles du Dépôt étaient pleines !… Et je les aimai d’un immense amour !…

Cette nuit-là, dans cette abjecte prison, où il y avait de tout, assassins, vagabonds, voleurs, ivrognes, j’eus la révélation soudaine que la société cultive le crime avec une inlassable persévérance et qu’elle le cultive par la misère. On dirait que, sans le crime, la société ne pourrait pas fonctionner. Oui, en vérité, les lois qu’elle édicte et les pénalités qu’elle applique, ne sont que le bouillon de culture de la misère… Elle veut des misérables, parce qu’il lui faut des criminels pour étayer sa domination, pour organiser son exploitation !… Et j’ai compris que celui-là qui, une fois poussé au crime par la nécessité de vivre, est tombé dans le crime ne peut plus se relever du crime, jamais, jamais. La société l’y enfonce, chaque jour, à chaque heure, plus avant, plus profondément… Elle est semblable à ce passant, sur la berge d’un fleuve, à ce passant qui, voyant un noyé se débattre et l’appeler, lui jetterait des pierres et des pierres, afin qu’il disparaisse à jamais dans les ténèbres de l’eau !…

Toute la nuit, je demeurai silencieux, dans un coin de cette salle qu’éclairait funèbrement un bec de gaz dont la flamme vacillait sous l’orage des voix… Des gens me frôlèrent, des gens me bousculèrent ; d’impudiques vieillards, avec des yeux de fous, me soufflèrent dans l’oreille des mots abominables. Je ne disais rien… je regardais, et mon âme, de plus en plus, descendait en des tristesses profondes…