Et le camelot allait et venait, important, bavard, tutoyant tout le monde… Il avait retrouvé là de vieilles connaissances… de vieux amis de crime…

Ce n’est qu’au matin que, malgré les interrogatoires du commissaire de police, j’eus enfin la certitude qu’il avait assassiné la vieille aux tapisseries.

— Oui, oui ! Je comprends maintenant… c’est lui !… c’est lui !…

Et je me dis encore :

— Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne sais pas… Je ne le dénoncerai pas… Ah ! ma foi, non !… Qu’ils s’arrangent tous les deux, la justice et lui !

Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire que c’était la première fois que je voyais de la misère, de la misère totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris.

En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît… Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de l’hospitalité !… Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir, des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau de pain… A Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop de hâte, trop de fièvres, trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir, il faut des mots de passe qu’on ignore, des cartes d’identité, il faut passer par des filières administratives, des stations dans les bureaux, être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours !… A Paris, on ne peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche !… Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère… Et je fus effrayé… et je sentis, en mon âme, comme un découragement !

Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de toute la nuit. Il était là, quand j’étais entré. Il se tenait assis, sur le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il paraissait dormir… Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes, raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses épaules meurtries et ankylosées… Je le vis alors, je vis son visage, si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un visage : des yeux las et comme voilés, une peau fripée et jaune, une courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me vit, du moins il me regarda ; il me regarda longtemps et fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande douceur, triste et résignée. Cela venait sans doute de ce que le regard étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux prunelles quelque chose de blanchâtre, et de pareil à deux petites taies, qui en brisaient l’éclat intérieur.

— Je ne te vois pas bien !… me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune… et tu n’as pas de barbe… Et sûrement tu n’es jamais venu ici !… Pourquoi es-tu ici ?

Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, et que ma pensée eût un contact avec une autre pensée humaine, je répondis, brièvement, et de façon à rompre tout entretien :