— Il y en a quelques-unes… On ne veut pas les entendre… On n’entend jamais que ceux qui font les lois… Et toutes les lois sont contre nous !… C’est bien simple !… Il faut, à l’homme, pour vivre — pour vivre seulement — cent mètres cubes d’air pur, par vingt-quatre heures… au-dessous de quoi, c’est l’asphyxie… Or, les logements — nos logements — n’ont en moyenne qu’une capacité de trente mètres… et dans ces trente mètres sont entassés la famille, le chien, le chat, les oiseaux, — car il faut bien des bêtes pour nous aimer, — sans compter les fleurs qui exhalent de l’acide carbonique durant toute une nuit de huit heures… Ajoutez que, le plus souvent, ces trente mètres ne forment qu’une seule pièce, tout à la fois cuisine et chambre à coucher, que la cheminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’oxygène utile et rejettent les gaz dangereux… Ajoutez aussi qu’à chaque entrebâillement de la porte, entre de l’air qui a passé de chambre en chambre, dans toute la maison… de l’air qui est allé sentir les alvéoles pulmonaires d’un tuberculeux d’en haut, d’un catarrheux d’en bas, qui a passé sur de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la scarlatine. Conclusion : maladie et misère, et finalement mort… J’aime mieux me saouler.

Il fut pris d’une quinte de toux qui lui déchira la poitrine… Après quoi :

— Et vous… me dit-il… vous êtes un enfant de bourgeois… et vous ne semblez guère plus heureux que moi !…

Je répondis gravement :

— Oh ! moi… Depuis que j’ai vu tant de misères, je sens bien que je ne serai jamais plus heureux…

Et un immense désespoir entra en moi.

Ce n’est seulement que dans l’après-midi que je fus amené chez le juge d’instruction. Le camelot m’y avait précédé. Je le vis dans les couloirs du Palais de Justice, qui marchait, la tête basse et la mine navrée, entre deux gendarmes. Il était très pâle et fort abattu… Peut-être avait-il avoué son crime ? Peut-être le seul aspect de ces inexorables couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement. Oh ! ces couloirs ! Le froid glacial et morne de ces couloirs !… Et ces visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces murs !… Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis ses griffes de torture !… Et comme les pas résonnaient cruellement, dans ces longs couloirs, entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher ses dernières loques !… Que de dos tristes, de dos vaincus !… Et que de bouches de proie aussi, les bouches aux mauvaises paroles, les bouches aux mensonges féroces !… Et comme les robes des juges et des avocats soufflent, dans leur vol sinistre ; un vent qui fait frissonner !…

En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui… Bien sûr, il avait tué la vieille femme aux tapisseries… Je ne pouvais plus douter de son crime… Mais qu’était cette vieille femme, que faisait-elle, à quoi était-elle utile dans la vie ?… Je l’avais rencontrée deux fois dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et, tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux cruels… Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère, semblait un joyeux drille… Il avait un air de bonhomie gouailleuse, de cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique… Bien des fois, en sortant de sa chambre, il chantait des airs gais, de sautillants refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine… En tuant la vieille, il avait peut-être des raisons profondes, si profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas…

J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, où tant et tant de choses avaient surgi en moi et devant moi, j’ai pensé que l’assassinat pouvait bien être, comme la tempête, comme les épidémies, une loi mystérieuse, une force économique de la nature. La nature, dont nous ne connaissons pas, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, élit certains hommes, arme certains bras, pour des suppressions nécessaires, pour des équilibres vitaux indispensables… Il y a des assassinats que je ne m’explique que comme une sorte de volonté cosmique, que comme un rétablissement d’harmonie… Aux vivants forts et joyeux, il faut de l’espace, comme il en faut aux arbres sains, aux plantes vigoureuses qui ne croissent bien et ne montent, dans le soleil, leurs puissantes cimes, qu’à condition de dévorer toutes les pauvres, chétives et inutiles essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leur nourriture et leurs moyens de développement… Est-ce qu’il n’en serait pas pour l’homme ce qu’il en est pour les végétaux ?… Et j’ai souvent protesté. « Mais non, mais non, disais-je… L’homme a une faculté de déplacement, et la terre est grande !… S’il n’est pas bien ici, il peut aller ailleurs… Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent, enchaîné et captif, ses racines… Et puis, que sait-on ?… Et ne faudrait-il pas mieux abattre les gros arbres pour laisser aux petits qui meurent à leur ombre, plus d’air, plus de lumière ? »

Ce que je savais, par exemple, au moment où je rencontrai, entre les gendarmes, le malheureux camelot accablé, c’est que son crime ne m’effrayait pas, ne m’effrayait plus… Mieux, je le considérais comme une victime inconsciente de la nature… Et si j’avais pu le sauver du châtiment, je l’eusse fait avec une grande joie… C’est que je sentais naître en moi un sentiment encore confus, un sentiment qui, par la suite, fut la philosophie de mon existence et que je puis traduire ainsi : « Il faut être toujours pour ce qui vit, contre ce qui est mort ».