Quant à moi, fort de mon innocence, ignorant encore ce que l’appareil judiciaire recouvre de ruses, de parti pris et de mensonges, je n’avais aucune peur… Je m’étais habitué à l’hostilité de ces murs, de ces couloirs, de ces visages, et ce fut d’une chair tranquille et d’un cœur indifférent que j’entrai chez le juge d’instruction.

C’était un petit homme gras et rose, un peu chauve, sans lunettes, sans barbe et dont la main gauche, vulgaire, boulue et courte, était ornée de bagues barbares. Un être quelconque, un passant, rien !… Oui, cet homme qui jugeait les hommes, qui disposait, à sa volonté, de leur fortune, de leur honneur et de leur vie, me parut être cette apparence vague, cette ombre anonyme, ce furtif reflet d’humanité, qu’on appelle un passant… Ni sur lui, ni en lui, il ne portait aucun signe physique ou moral de sa puissance formidable… Il était juge, comme il aurait pu être médecin, épicier, notaire ou restaurateur… En vain, je cherchai en lui quelque chose par où il dépassât le niveau du contribuable et de l’électeur. Je n’y trouvai que les tares ineffaçables de la médiocrité… Il ne me troubla pas.

Dès que j’eus été introduit, les gendarmes se retirèrent… Le juge écrivait… Il écrivait peut-être un arrêt de mort, et ses gros doigts n’avaient pas un frémissement… Tout d’abord, il ne leva pas les yeux sur moi… Il était tassé dans un fauteuil à dossier bas, et ce que je voyais le mieux de lui, c’étaient son crâne rose sous les poils rares, et les bagues de sa main… Je voyais aussi sa paupière gauche, armée de longs cils, une paupière plissée qui remuait, comme un petit morceau d’étoffe dans un courant d’air… En face de lui, devant une table séparée de la sienne par une espèce de cartonnier sur le haut duquel étaient posés, sans ordre, des dossiers, un autre personnage quelconque, un second passant, la tête couverte de cheveux ébouriffés, se curait les oreilles avec un porte-plume… C’était le greffier… Si le juge était gras et rose, le greffier était maigre et blafard… La peau de son front et de ses joues était pareille à la peau fripée d’un vieux gant… Il avait de longues jambes croisées sous la table, de longues jambes osseuses que terminaient des pieds énormes, chaussés de bottines dont les élastiques trop lâches bâillaient… Il me regarda, mais d’un regard si morne que je n’eus pas conscience d’avoir été regardé par quelqu’un de vivant… Ses yeux ressemblaient à deux petites lucarnes qui n’auraient jamais reflété aucune image, aucun coin de ciel… Quand il eut fini de curer ses oreilles, il déposa sa plume dans un plumier et se mit à ranger quelques papiers, — interrogatoires falsifiés, dépositions altérées — avec des mouvements brusques.

Et tandis que j’attendais, je songeais :

— Est-il donc possible que ces deux êtres qui sont là, devant moi, aient une maison, une famille, des amis, des passions ?… Sont-ils même vivants ?… Est-ce qu’ils vont au théâtre, à la campagne ?… De quelle matière grossière sont-ils fabriqués ? Au moyen de quel mécanisme remuent-ils les bras, les jambes, la tête ?… Souvent, dans les foires de mon pays, j’ai vu, sous les tentes d’un jeu de massacre, des fantoches, gonflés de son ou de crin, qui semblaient vivre, penser, aimer, comprendre davantage que ces deux bonshommes-là… Est-ce que jamais ils ont parlé d’amour et de rêve à une vierge, à une fleur, à un rayon de lune ?

J’aurais voulu les toucher, faire jouer leurs articulations, écouter le tic-tac de leur poitrine.

Et la pièce était tapissée d’un papier vert, ignoblement vert… et, par l’unique fenêtre aux rideaux jaunissants, j’apercevais, sous un ciel gris, parmi d’errantes fumées, des toits, des cheminées, toute une population difforme de tuyaux, de girouettes, d’appareils en zinc, dont les mouvements, les girations, me représentaient quelque chose de véritablement plus humain que ces deux hommes, mornes et glacés, ces deux figurations d’hommes, qui étaient là, devant moi…

Enfin, le juge ayant cessé d’écrire, appuya d’un doigt gras sur un bouton électrique. Un huissier apparut, puis s’en alla chargé de papiers… Et puis, l’homme gras et rose voulut bien remarquer ma présence… Il me regarda d’un regard fixe et sans pensée, se renversa sur le dossier de son fauteuil, inclina sa tête sur sa main chargée de bagues, et, d’une voix fluette, acide, il dit :

— Qu’est-ce que vous faites ici, vous ?

Et, se reprenant, il ajouta :