Simplement, le poète conta :
— Quelques jours après la dégradation de celui que vous appelez le traître Dreyfus, je passais la soirée dans une maison où se trouvait un personnage qui avait joué un rôle considérable dans cette affaire. C’était, vous le pensez bien, le héros de cette soirée… On l’entourait beaucoup… Lui, parlait avec complaisance, et se grisait, peu à peu, de son succès… A ce moment-là, j’étais, comme tout le monde, absolument convaincu de la culpabilité du capitaine Dreyfus… Eh bien ! à mesure que le personnage parlait, cette conviction, peu à peu, s’ébranlait. Un doute possible naissait, grandissait dans mon âme. Il ne disait pourtant rien qui pût changer cette conviction qui était en moi… Ce qu’il racontait, c’étaient, plutôt, à tout prendre, des banalités… des choses dites, mille fois redites… Mais comment vous décrire cela ?… A l’expression de son visage, de sa bouche, de ses yeux, au son de ses paroles qui tintaient faux… cette autre conviction, absolue, de l’innocence de Dreyfus, succédait à celle que, dix minutes auparavant, j’avais de sa culpabilité… Et, quand le personnage eut fini de parler, j’allai dans le salon voisin où, rencontrant une dame de mes amies, je lui dis ceci passionnément : « Je viens d’apprendre une chose horrible ! horrible ! — Et laquelle ?… vous êtes tout bouleversé. — Je viens d’apprendre que Dreyfus est innocent ! — Oh ! mon Dieu ! Qui vous a dit cela ? — Personne. — Mais d’où vous vient cette idée ? — De rien ! Mais je vous jure qu’il est innocent. — Vous êtes fou, mon cher… » Et mon amie éclata de rire… comme vous !…
En effet, les rires firent explosion, autour de la table de l’Illustre Écrivain… Suivant l’expression de l’essayiste, normalien, académicien, et fort répandu dans les milieux les plus élégants, « on se tordit ». Joseph lui-même, qui, à cet instant précis, présentait à son maître d’incomparables truffes au champagne, lui murmura très bas, à l’oreille : « Quels daims que ces poètes ! » Mais le jeune poète gardait, au milieu de ces rires, une physionomie calme et sereine. Il n’en sentait ni l’insulte, ni le ridicule… La tempête passée, l’Illustre Écrivain demanda avec une politesse ironique :
— Et votre seconde impression ?… Ah ! mon cher, je vous en prie, ne nous en privez pas !…
Le jeune poète répondit :
— A vrai dire… cette seconde impression n’est pas une impression… C’est quelque chose de plus. C’est une certitude, cette fois, une certitude humaine… bien que rien ne puisse me donner une certitude plus profonde, plus absolue, dans son mystère, que l’impression que je viens de vous confier… Ceci donc s’adresse surtout aux âmes rétives à la vérité intérieure, comme les vôtres…
Personne ne se récria. On se disposa même à une joie nouvelle… Il y avait, dans tous les regards, l’attente, la curiosité d’une extravagance. Les yeux étaient fixés sur lui comme sur un pitre qui vient d’entrer en scène, et de qui on espère des tours, des grimaces que l’on ne connaît pas encore.
— Allons, parlez ! On vous écoute !…
— Comment voulez-vous ? dit le poète avec plus de chaleur dans la voix, qu’un homme comme M. Scheurer-Kestner, un homme de sa grande pureté de vie, de sa valeur morale, de sa situation sociale, un homme de son intelligence, de son héroïsme réfléchi, se soit dévoué à une telle cause s’il n’avait pas, non seulement la certitude, mais encore les preuves — les preuves, vous entendez — de l’innocence de l’un et de l’infamie de l’autre ? Que peuvent tous les jugements et toutes les sentences d’un conseil de guerre contre cette impression mystérieuse et révélatrice qui me pousse à crier : « Il est innocent ! Il est innocent ! » et contre l’absolue, l’impeccable sécurité que me donne cette chose sacrée : « La conscience d’un honnête homme ! »
Cette fois, ce ne furent plus des rires qui couvrirent ces paroles, mais des huées et des hurlements. L’Illustre Écrivain écumait. Il imposa le silence :