— Et vous le ferez !… proférai-je avec un accent enflammé de prophète…
— Soit !… Écoutez-moi donc !… Nous autres penseurs, nous autres véritables artistes, nous manquons de puissants moyens de publicité… Nous n’avons pas la force d’expansion nécessaire aux conquêtes totalisatrices… Nous tournons toujours — et nos éditeurs avec nous — dans le même cercle étroit de réclames débiles et tâtonnantes… On parle des cent mille trompettes de la réclame !… Qu’est-ce, je vous le demande, que cent mille trompettes, au regard de l’immense espace où elles doivent être entendues ?… Piètre symbole, en vérité, que ces cent mille trompettes, surtout quand elles n’ont pas la force, comme c’est le cas maintenant, de projeter la gloire d’un homme hors de leur pavillon de cuivre insonore et fêlé !… Eh bien ! Monsieur, il faut que non seulement mes ouvrages retentissent sur les pays familiers, mais qu’ils aillent remuer les sols vierges, et porter la tempête par les mers inconnues… Il faut les lancer comme on lança, jadis, le canal de Suez, et comme, aujourd’hui, on lance les mines d’or… Voulez-vous être le metteur en œuvre de cette colossale affaire, de cette gigantesque opération ?… Aux mines d’or, opposons les mines d’adultère, et celles-là auront été depuis longtemps taries que celles-ci trouveront toujours, dans l’immense imbécillité humaine, d’inépuisables filons… D’ailleurs, voici mon plan.
Il tira de sa poche un rouleau de papier qu’il déroula sur mon bureau…
— Remarquez, je vous prie…
Anselme Dervaux parla longtemps… Mais je ne l’écoutais plus…
Un grand écrivain.
L’illustre Anselme Dervaux (adultères en tous genres, fabrication, commission, exportation) pénétra dans les salons en fête, et ce fut autour de lui comme un bourdonnement de gloire. En avançant, à travers la foule parée, il perçut comme un écho infiniment répercuté, le titre de son dernier livre : « Inassouvie !… Inassouvie ! » Et ce qui lui renvoyait, de partout, cet écho charmeur, ce n’étaient pas de froids et inconscients obstacles, mais les épaules frissonnantes et les bouches pâmées des femmes. Un immense orgueil gonfla son cœur ; la peau rougeaude de son visage se tendit ainsi qu’un drapeau dans une marche de victoire. Saluant, salué, empêtré dans les traînes, le coude maladroit, la jambe prétentieuse, arrêté par mille mains gantées de tendres pressions, il suivit longtemps des rangées parallèles et diagonales de sourires, de regards ivres, de nuques enthousiastes, de poitrines soulevées… Inassouvie ! Inassouvie !
Dans son triomphe, ce qui le chagrinait, c’est qu’il était visible que les hommes se montraient réservés envers lui, et plutôt ironiques. Ils osaient discuter son allure — une allure de courtaud de boutique, — son élégance fracassante, le goût déplorable de sa chevelure frisée au petit fer, l’exagération de ses cravates, ses grosses mains de paysan, et cette joie vulgaire qu’il ne savait pas contenir, et cet orgueil lourdement satisfait qui s’harmonisait si bien avec ses emmanchements canailles de rustre endimanché. Ah ! que n’eût-il pas donné pour avoir l’admiration des hommes et se dire le pair, l’ami de tels prestigieux clubmen dont il enviait la correction savante et l’aisance flegmatique ! Insolent et grossier avec les femmes, qui l’aimaient de se présenter à elles sous la double apparence de cette masculinité, il était, envers les hommes, d’une humilité basse, implorante et, comme dans les comédies de M. Dumas, il les interpellait par leurs titres — même quand ils n’en avaient pas : « Monsieur le baron !… Monsieur le vicomte !… Monsieur le marquis !… » Mais en ce moment, ses oreilles, trop charmées par l’écho : Inassouvie ! Inassouvie ! se refusaient à recueillir le son désagréable des ironies, et ce qu’il y avait de discordant dans cette malveillance par laquelle il éprouvait toujours l’impression humiliée de n’être pas chez soi dans ce monde brillant, et de s’y sentir traité comme un intrus de passage, n’arrivait pas jusqu’à lui.
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De succès en succès, et d’amours en amours, accablé d’honneurs et ruisselant d’éloges, l’illustre Anselme Dervaux finit par échouer dans une sorte de petit boudoir que de lourdes tentures séparaient des salons. Une lampe à abat-jour rose en éclairait la solitude voluptueuse et fraîche. Il s’assit sur un fauteuil chargé de coussins et s’éventa avec son claque. Sa peau ruisselait comme les vieux murs au dégel : ses poumons congestionnés lui faisaient une respiration difficile et sans élégance. De mondanité récente, il ne pouvait pas encore s’habituer à la température surchauffée des salons. Il s’y fanait, il y fondait comme une plante des champs dans une serre chaude. Et il en résultait un désordre fâcheux dans sa tenue, des cassures humides au plastron trop empesé de sa chemise, qu’un peu de repos dans un air moins lourd devrait vite réparer. Comment donc faisaient ces hommes privilégiés pour conserver sèche leur peau et intact leur linge dans une atmosphère aussi étouffante ? Est-ce qu’il n’aurait jamais ce merveilleux tempérament de l’homme du monde que les ascensions thermométriques laissent indifférent et à qui elles n’enlèvent même pas cette fleur légère de poudre de riz par quoi un visage vraiment mondain demeure aussi frais, dans une étuve, que les beaux fruits à la rosée des matins de septembre ? « Ma gloire, toute ma gloire pour ne pas suer ! » disait-il en s’épongeant le front, le cou, avec violence et découragement.