Au moment où l’illustre Anselme Dervaux formulait mentalement ce vœu étrange, les tentures s’écartèrent, et Suzanne Hertheimer entra dans le boudoir en coup de vent.
— Cher ! cher ! cher !… cria-t-elle. Vous voir seul, enfin seul !… vous parler… vous dire… oui, vous dire tout ce qui là, dans ma tête, tout ce qui est là, dans mon cœur, pour vous !…
— C’est fort désagréable ! interrompit brutalement l’illustre écrivain, qui, à demi couché sur le fauteuil, les jambes écartées, continuait de s’éventer avec son claque. Vous me surprenez juste au moment où je ne voulais pas être dérangé et où je remettais un peu d’ordre dans ma psychologie… Grâce à vous, voilà encore une soirée perdue pour moi !…
— Ne me parlez pas ainsi !… supplia Suzanne. Ne soyez pas dur avec moi… Si vous saviez !… Depuis le jour où vous êtes venu dîner chez mon père, je ne vis plus… Cette chaise, cette chère chaise où, durant le repas, vous daignâtes vous asseoir, cette chaise bénie, tout imprégnée de vous, je l’ai emportée dans ma chambre, et je la baise et je l’étreins… et je lui parle comme si c’était vous-même… car il me semble qu’en elle habitent toujours la chaleur fulgurante de votre génie et l’inoubliable beauté de votre âme… Ah ! tellement inoubliable !… Tenez, cette nuit, toute cette nuit, je l’ai passée à lire Inassouvie !… Que c’est beau ! que c’est pervertissant ! Ah ! cher, où donc trouvez-vous le secret unique de ces phrases qui me sont comme des fièvres et comme des poisons ?… Chaque page de vous, c’est un gouffre de douleur et de volupté, un gouffre immense et sans fond où je voudrais me perdre, disparaître, dans le vertige de vous admirer… Vous êtes la tentation merveilleuse… la joie sublime du péché… délices et tortures !… Êtes-vous Satan ? Êtes-vous Dieu ?… Oh ! qui êtes-vous donc ?… Oh ! cette Maud ! — pourquoi ne m’appelai-je pas Maud aussi ? — Oh ! cette Maud en laquelle je me sens revivre toute, ses désirs furieux sont miens, comme miennes sont ses extases !… Et pourtant je n’étais qu’une jeune fille… je ne connaissais rien de la vie !… Et comme Maud, votre Maud, je suis l’inassouvie !… tellement l’inassouvie !…
Elle se tut un instant, et joignant ses mains, elle regarda l’illustre Anselme d’un regard somnambulique où s’accumulaient tous les genres d’ivresses décrits par les psychologues.
— Ah ! qu’il me tarde d’être aussi adultère, la divine adultère de vos chers livres ! soupira-t-elle.
Elle allait s’agenouiller aux pieds de l’illustre romancier ; mais celui-ci se leva, lui parla durement et la renvoya.
Resté seul, il se posa devant la glace, répara le désordre de sa cravate, tendit, d’un coup sec, sur son torse de jeune garçon boucher, son habit aux revers de moire, qui se fripait, et il se dit :
— Que de copie perdue, mon Dieu ! que de belles réclames gaspillées !… Si les journaux n’étaient pas si bêtes, ils feraient de toutes ces jeunes filles toquées et de toutes ces jeunes femmes folles des critiques littéraires. Je serais mieux servi encore.
Puis il rentra dans les salons, où, parmi les rangées de sourires, de regards ivres, de nuques enthousiastes et de poitrines soulevées, le poursuivit l’écho charmeur : Inassouvie ! Inassouvie !