Naturellement, comme il faut bien se connaître, je lui raconte mes histoires, elle me dit les siennes, sans réticences ; du moins, j’aime à le penser.
Aujourd’hui, elle m’a parlé de son enfance et de sa première jeunesse. Elle a été élevée en un couvent du Sacré-Cœur, dans une ville morte et silencieuse de la province normande. Chose curieuse et rare, cette éducation oppressive n’a jamais rien pu contre la franchise et la sincérité de sa nature. Elle affirme même qu’elle est sortie du couvent plus irrespectueuse, moins croyante qu’elle y était entrée. D’ailleurs, elle ne tire de ce phénomène aucune vanité, en faveur de son intelligence. La gaieté — son inaltérable gaieté — avec ce qu’elle comporte d’insouciance dans le présent et d’espoir dans l’avenir, a tout fait. Cette gaieté joyeuse et forte fut l’antiseptique qui la préserva de tous les mensonges avec lesquels on pétrit, dans ces maisons-là, l’âme des jeunes filles. L’année qui suivit sa sortie du couvent, il lui arriva de grands malheurs.
Ses parents perdirent leur fortune et elle perdit, peu après, ses parents. Habituée au luxe et à l’affection, elle se trouva, tout d’un coup, seule et sans ressources. Désormais, il lui fallait travailler pour vivre. Cette perspective, elle l’envisagea sans terreur, car elle pouvait utiliser quantité de petits agréments, de petits talents où elle excellait : la broderie, la couture, la peinture, la musique. Et qui l’empêcherait de donner aux autres des leçons de n’importe quoi : d’histoire ou de danse, d’anglais ou de tapisserie ?… Après avoir vainement cherché, çà et là, un peu de travail chez d’anciens amis de sa famille, à Paris dans les magasins, elle résolut de s’adresser aux Bonnes Sœurs, aux si Bonnes Sœurs qui l’avaient élevée.
— Elles connaissent tant de monde, se disait-elle, elles ont une clientèle si étendue et si riche, de si puissantes influences, partout… qu’elles me trouveront immédiatement ce que je cherche et ce qu’il me faut… C’est évident !
Sur la recommandation de son ancienne préfète des Études, elle se présenta, un matin, au Sacré-Cœur de la rue de Varennes, certaine du succès et prête à accepter n’importe quel joli et honnête travail qu’on lui proposerait… Et voici la scène que ma voisine raconte et mime avec un esprit malicieux et souriant…
Elle arrive au couvent. Une religieuse, pas trop vieille, pas trop laide, très aimable de manières, très onctueuse de gestes, la figure molle et grasse, les lèvres humides de saintes paroles, la reçoit avec empressement, avec effusion même.
— Cette chère enfant !… lui dit-elle, quand la jeune fille eut terminé son récit… Mais c’est une joie… Mais c’est un devoir pour nous de vous soutenir, de vous défendre, de vous sauver…
Elle lui prend les mains, les caresse, les tripote dans ses mains potelées et un peu moites…
— Pauvre cher cœur !… Il y a tant d’embûches dans le monde, quand on n’est pas riche… Le diable guette si habilement, sous toutes les formes de la tentation et du péché, l’âme ignorante et candide d’une jeune fille !… Mais nous sommes là, heureusement…
Et, sans entrer dans des détails plus précis, elle s’informe :