— Nous sommes ainsi, répliquai-je. On vous traite d’Anglaise, aujourd’hui. Hier, on vous eût traitée d’Allemande… Demain, on vous traitera, peut-être, d’Espagnole ou de Chinoise… Cela satisfait notre orgueil national, et c’est sans aucune importance. Anglaise, Allemande, Espagnole, Italienne, Chilienne, Chinoise ou Française, vous êtes une femme délicieuse… adorable…
Mais ma voisine s’était levée, et gaiement :
— Que faut-il que je dise, de votre part, à mes bêtes ?…
— Que vous êtes une femme exquise… divine… divinement exquise…
Un rire… Et elle était partie !…
Il est sourd !
J’ai revu ma voisine. Et, maintenant, je la vois presque tous les jours.
Décidément, elle est encore plus charmante et meilleure que je le pensais, lors de notre première entrevue. Extrêmement gaie, nullement prude, comme les femmes honnêtes foncièrement, d’une intelligence très vive et très souple, d’un esprit très libre, affranchi de tous les préjugés, de toutes les superstitions qui déshonorent, habituellement, le cerveau de la femme, d’une spontanéité de sensations remarquable, amoureuse de la vie sous toutes ses formes, même les plus décriées, philosophe et artiste, j’ai rarement, ou plutôt, je n’ai pas encore rencontré un être humain, surtout un être de son sexe, avec qui l’on se sentît si vite, si complètement en confiance, avec qui l’on se trouvât tout de suite de plain-pied. J’ai beau l’observer — car je ne voudrais pas être dupe d’elle et de moi — il me semble bien qu’elle n’a aucune de ces petites traîtrises, des coquetteries basses, des sentimentalités absurdes de la femme. Véritablement, je crois qu’elle possède un cœur robuste, simple, loyal et fidèle, comme un homme. Son amour des bêtes qui, chez beaucoup de femmes, vous dégoûterait et des femmes et des bêtes, est un amour raisonné, presque scientifique. Il n’est pas du tout anthropomorphe. Il fait partie, à son plan, de ce culte général, mais parfaitement individualiste, par quoi elle aime, par quoi elle célèbre toute la vie.
Il faut se défier des impressions qui nous viennent des femmes, surtout quand elles sont jolies comme l’est ma jolie voisine. Nous les jugeons ordinairement avec notre désir de mâle qui se plaît à les surnaturaliser, à leur attribuer toutes sortes de qualités supérieures, qu’en réalité elles n’ont point, ce qui est stupide et inharmonieux, car elles en ont d’autres qui devraient pleinement nous suffire. Dans l’amitié qui pousse un homme vers une femme, il y a toujours autre chose que de l’amitié pure. La nature qui sait ce qu’elle fait et qui n’a souci que de vie, de toujours plus de vie, a voulu que nous fussions bêtes devant la femme, comme une dévote devant un Dieu de miracle, et que, en dépit de nous-mêmes, nous nous destinions à être les dupes éternelles de ce besoin obscur et farouche de création qui gonfle et mêle à travers l’univers, tous les germes, toutes les vivantes cellules de la matière animée.
Et même, à ce propos, je voudrais bien savoir quelle conception ma voisine se fait de l’amour, si elle répudie toutes les folies mystiques, toutes les sottises et tous les crimes sentimentaux par quoi les religions, les poésies, les littératures de tous temps et de tous les pays, ont dégradé et sali ce grand acte joyeux et terrible de la Vie… Je n’ai pas encore osé lui poser, à ce sujet, la moindre question. J’ai craint une désillusion, d’abord, et ensuite qu’elle ne vît là une ruse sournoise du désir, un moyen détourné de galanterie grossière. Et j’ambitionne que nos relations soient pures de tous mensonges, de toutes vulgaires actions.