Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était envolée, là-bas; son idéal—tout le monde a son idéal—l'avait reprise et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers...
J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien... Je restai là à considérer ce corps de bronze précieux, étendu sur le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des gestes de meurtre, et beaucoup de sang...
Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.
Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique, à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants, tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles, administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres, comme tous les grands ports, abrités sur les fleuves, prospèrent au détriment des rades et des havres inutiles.
Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen, et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand, aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin, en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte marine dans leur République.
Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent, Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port. Il y faut aussi des bateaux. Et pour qu'il y ait des bateaux, il faut tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât, une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir, mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes, on agite des mouchoirs. On crie:
—Cette fois, c'est pour Flessingue!