De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je encore?

Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi, déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité, je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait...

Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions—le cœur m'en tourne—des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux... Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et résonnait, en tous ses assemblages, sous notre poids... Je me souviens de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient, au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait, en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes. Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre, pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami...

—J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige, mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer?

Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua:

—Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement, les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on sait qu'on n'atteindra jamais le fond.

À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la nacelle résiste à la corde et au vent, et se couche; sur les falaises des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents, les barreaux.

—Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis—je n'aurais pas baissé les yeux pour un empire—se rétrécir jusqu'à devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis bien une demi-heure—comme un petit équilibriste japonais au sommet d'une pyramide de tonneaux—à me retourner, et le double de temps à me coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une autre vie à refaire le chemin parcouru...

—Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà le vertige...

Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant: