—C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté.
Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler; il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un Dieu dans sa famille. Il reprit.
—Le Malin—c'est bien le sobriquet qu'il mérite—avait mené Jésus sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde—quel monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à un Spinoza?—Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui...
Il prit un air dégagé—nous étions, en ce moment, sur la terre ferme—et il ajouta le plus gaiement du monde:
—Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à la diable, a fait annoncer partout—forfanterie!—qu'il le jugerait en un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!...
Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas, de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque fois qu'il visitait une exposition de peintures.
C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis, me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies du monde entier y circulent»...