Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler, ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du théâtre.

Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une femme prétentieuse et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais—pauvre de moi!—du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire pas un mot... et mes yeux—que des yeux ennemis font étinceler—se baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur... Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui... je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont, pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de l'intelligence satisfaite...

Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.


Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du moins, Weil-Sée me l'assura.

Les membres du cercle—armateurs, banquiers, marchands—étaient réunis dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons. Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale, dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille, un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre, des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un tutti de rires. Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant, avec des complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.

Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté... Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné le plus de familles, en Hollande.

La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables, fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces tranquilles...