Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux, très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite. Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur stupide.
Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois, dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées, elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes, s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à grignoter les pousses tendres des broussailles...
Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la liberté.
On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto, un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant, un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages, assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent, en l'air, le vol d'un papillon...
Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut...
Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto, en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais... C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se suivre et nous suivre,—frise délicieusement enfantine,—le groin en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds, les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!... petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se dire que toute cette jeunesse, toute cette joliesse, toute cette gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin...
Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup, d'une petite panthère, d'un minuscule rat?
L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables, leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y résister avec un admirable courage... le courage de la raison!