L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables... Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs, voire des conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air malicieux, le vol effaré des jupons.
Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles...
De tous les quadrupèdes,—je parle de ceux qui hantent les routes, car il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,—les ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent déshonorée: ce sont des hommes.
Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des chevaux...
Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un, contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le radiateur d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps, pour tomber sous les roues...
—Ah! la chale bête! dit Brossette.
Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant, j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités... Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur grand malheur...
Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout, pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse, glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre, lorsqu'on au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier, comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité?
Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière, l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le progrès, la science, le monde entier.