Je vois encore—je verrai longtemps—ce beau chien, son grand corps velu se remettre debout, anguleux, tout désarticulé, et partir à tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans relief, sans plus de relief qu'une ombre.

Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes défleuries...

Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les épargnèrent...


Les poules sont absurdes.

Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver, dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.

Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les porcs—braves anachorètes dans leurs bauges—sont sobres et chastes. Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que, dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits monstres dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls cailloux.

On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais, à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait ensuite: «Je n'ai pas mangé».

Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée, et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes. Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins. Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très vif des analogies—lui pardonnent les Anglaises!—leur crie: «Putain!» expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»

Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards, criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes... à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette double posture!...