Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,—j'ai grand pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne que,—quelle que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle ils arrivent au pouvoir,—les hommes de pouvoir, par seul amour du pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent, avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le riche—c'est-à-dire le gouvernant—est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la politique. Et elles me blessent comme une injustice.
Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer, s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil... C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être prodigieux, en qui s'incarnent—ah! ne riez pas, je vous en supplie—la Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.
Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre, vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile, je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma Toute-Puissance? Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait culbuter dans le fossé!
Il n'importe... il n'importe.
Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir sa marche invincible et dominatrice.
—Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!
Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club, c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit, mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...
—Place donc au Progrès!... Place! Place!
Ah! bien oui!
Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing, brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant plus qu'ils vous crucifient!