—Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines... Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe... Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?... Alors, élevez votre âme au-dessus de ces vulgaires contingences. S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre, rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun. Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela... que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité... une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale, qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste, comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!
Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma voiture.
Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant, continuait de sangloter:
—Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la peine à inculquer la véritable notion du progrès... à ces pauvres gens-là... Ils ont la tê...
Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...
Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement, j'étais bien le Progrès et le Bonheur?
Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des bêtes de la route:
—Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a l'automobiliste!...