Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours, de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme insidieux.

Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans retenus... Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire, avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver avant la nuit.

Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?

Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait, par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette occupation, et il veillait à ce que rien—autant que cela était possible—ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.

Un matin, il se fit annoncer chez mon père:

—Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?

—Oui.

—Avez-vous de ses nouvelles?

—Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.

—Depuis quand, exactement?