Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu, décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours, en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre chose que de la mauvaise cuisine française.
Il me dit en riant:
—Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est, peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de manger... par exemple... de la choucroute?
Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à la nappe.
Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B... répondit:
—Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre, mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je sais aussi—il m'en a quelquefois parlé—que l'Empereur rêve de doter l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire, en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant, nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné, peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et, s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde—et ce n'est pas beaucoup dire,—malgré notre transformation économique, nous sommes restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre. Il n'y a pas que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des serfs... Nous avons—ce que l'on ne croirait plus possible que dans les opérettes—nous avons une loi de lèse-majesté.
Ici, von B... pouffa de rire:
—Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement, plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur, les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort, n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout. D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici, où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si vexatoires.