Il conta:
—Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement, elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non... non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été imprudente... qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu: «Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère... Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé... Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif, romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne, une telle condamnation était impossible...
La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:
—Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,—vous l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace et léger,—l'Empereur a tout fait pour la développer également en Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on dise, l'argent qui nous manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit... Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés, le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez pas large, en France.
Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe, de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures allemandes.
—Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une Mercédès... Il faut bien!...
Après un temps:
—Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les pannes en sont terribles... Au bout de six mois d'usage, elle se dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi—c'est peut-être ce nom espagnol qui me le suggère—un bruit de castagnettes fort désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès, d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault, la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés du fond de la Silésie—et par quelles routes!—jusqu'à Cannes, sans accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle comme un bel objet d'art.
—Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide réalité de cinquante chevaux...
—Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse, elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit, d'un très mauvais œil, les produits de provenance française... Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à Cannes, où les Mecklembourg possèdent une propriété magnifique... trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne, le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse, qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on, elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On va la fagoter.