Von B... haussa un peu le ton:

—Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?... Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée... On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise... Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui, et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti... Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait la Gründerzeit... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et le bruit qu'il fallait à la Gründerzeit, le premier nouvel Empereur d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres, pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».

Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé dire, ajouta, plus lentement:

—Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup; l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme... J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai, très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis... Oui,—cela vous semble un paradoxe,—il a des amis, de vrais amis, dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi, n'attendent rien de sa toute-puissance.

Il dit textuellement:

C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!... Vous voyez ça?...

Et il poursuivit:

—À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue, sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas, les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable, encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et le monde du fracas de sa personnalité.

S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait, plus de champ, il fit encore une digression: