—Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise, c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait en course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment ferait-il?
Ici, von B... parla plus bas:
—Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...
Et il susurra le mot dans mon oreille.
—C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...
Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer. Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur... Il dit alors, d'un ton plus détaché:
—Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues. Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout, Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise et détaillée—c'est là un trait important de son caractère et de sa politique—que la géographie, car la géographie, c'est le commerce... Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir raison. Je suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.
Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la table, l'alluma et continua:
—Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé. Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant, a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin, il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis. L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités... Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de Maximilien Harden, qui ne débine tant son Empereur que parce qu'il en attend trop, ou le Simplicissimus, l'ennemi intime de Guillaume, et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne. En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales: les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde, mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice. L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en conflit, se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu, et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire, par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup regretter cette vieille et douce Augusta,—vertueuse, elle aussi, mais plus humainement,—à qui votre Jules Laforgue disait des choses si jolies et lisait des vers français—du Baudelaire, je crois... il n'alla pas jusqu'à Verlaine—qui eussent fait mourir de honte notre Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: Amour, qui lui paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère—probablement, par résignation nationale—que dans les drames de Schiller, et aussi, dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les tournées de Coquelin, lequel est au Schloss presque aussi national que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot indécent offre moins de dangers pour la vertu allemande... Elle a une autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...
—Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.