À quoi von B... riposta:

—Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On raconte... Mais ça... comment le savoir?...

Il conclut:

—Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon cher...

Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:

—Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et que vous appelez... l'allure... de l'allure.

Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.

—La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante... La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer: elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle, chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent, pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70, quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière, elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement: la Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile; et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.

—Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère... Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.