—Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise... On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée, Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples, et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades, les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?... Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»—« Eh! oui. Oh! oui!»—«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas une bonne impératrice?»—«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice... répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»
Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas, haussa le ton.
—Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût, n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art. Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche, pour l'éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en est-il resté là?... Hélas! Depuis la Gründerzeit, et, surtout, depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons, entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses deniers—et, personnellement, il n'est pas si riche—l'exécution de ce projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que, dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation presque douloureuse.
—Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?
—Non... il les trouva laides... Comme il trouve laides les statues de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz. Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement, presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et, de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté. Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque. Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine... comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste, aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration, quel ne fut pas l'étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point... Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention, en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai... J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade: «Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!... ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu, laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne. On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé, l'indécente nudité de leur père.
Après une pause, il ajouta:
—On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela, il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il est beaucoup moins comédien qu'on ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à son impulsion du moment—il en a de généreuses—et il est incapable d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite... Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi, on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle: il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous dire, si vous n'êtes pas fatigué...
Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste, pense de son Empereur et de son Allemagne...
Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il poursuivit: